Le nomade freine la course des heures... il change le sable du sablier en poudre d'escampette

(Sylvain Tesson)

 

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Article rédigé le 10 avril 2019  à Uzunkopru (Turquie)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous vous avions laissés à Pergame le 30 mars  par un vent à décorner les bœufs. Lorsque nous nous sommes enfin décidés à monter sur l’Acropole il soufflait encore assez fort pour nous déséquilibrer.

 

De la cité du roi de Pergame il ne reste pas grand-chose  si ce n’est  quelques pans de murailles, quelques colonnes redressées  du temple de l’Empereur Trajan.

De la fameuse bibliothèque qui voulait concurrencer celle d’Alexandrie, rien. Les plus beaux fragments trouvés lors des fouilles sont au musée archéologique de Berlin. Il ne nous reste donc plus qu’à aller à Berlin. Pour la petite histoire c’est ici que fut inventé le parchemin, ce support d’écriture fabriqué à partir de peau  d’agneau ou de chevreau. Bien plus solide que le papyrus égyptien c’était encore un moyen de supplanter Alexandrie.

 

Le clou de la visite, ce qui restera dans nos mémoires, c’est le théâtre, raide comme un entonnoir, avec une vue plongeante sur la ville, 350 m en dessous.

Les ruines de l’Asklépéion, sanctuaire du dieu de la médecine Asklepios et  en même temps centre de soins,  sont tout en bas. On croit se promener dans un grand parc, en pleine nature, entre les colonnes, les restes de thermes et un petit théâtre. Le vent y était si fort en ce dimanche que les oliviers et les grands cyprès noirs s’agitaient comme des déments. Et c’était vraiment dommage ces bourrasques glacées parce qu’on serait bien restés plus longtemps dans ce décor bucolique. Nous ne sortions encore pas cette fois les carnets de croquis.

La ville nouvelle de Pergame, située dans la plaine, est plutôt inintéressante, mais au pied de la colline et de l’acropole, c’est une vieille ville ottomane avec ses échoppes débordant sur la chaussée, ses restaurants-cantines où l’on peut manger de bonnes soupes et choisir son plat directement dans les gamelles tenues chaudes au bain marie. 

Puis on commence à grimper la fameuse colline à travers un ancien quartier de belles maisons colorées autrefois habitées par une colonie grecque. C’est dans ce quartier que nous visiterons deux maisons d’hôtes un peu moins chères que notre hôtel, dans de belles maisons rénovées, mais pas assez chauffées à notre goût par ce vent glacial. Pourtant les poêles étaient allumées dans les maisons comme en témoignait la forte odeur de charbon et de poussier qui nous rappelait notre enfance.

Léger vent dans le dos sur une route toute plate.  Nous avalions les kilomètres sans effort vers Ayvalik

Cette ancienne ville grecque est située dans une superbe baie quasiment fermée par des ilots reliés entre eux par des digues de sable, juste en face de Lesbos. Nous déboulions dans une ambiance de week-end populeux. Ca circulait dans tous les sens, à pied, en voiture, à mobylette. Quelle foire ! C’est que les Turcs, à l’occasion des élections municipales, bénéficiaient de trois jours chômés. Les hôtels repérés sur Google ou bien n’existaient plus ou bien n’affichaient pas les mêmes prix. Hélés dans la rue par un boutiquier nous finissions dans un presque taudis, avec le salpêtre du plafond qui nous dégringolait dessus, des serrures cassées, une salle d’eau commune basique et à peine propre. Seul point positif : les vélos dormaient avec nous, dans une chambre avec vue sur la mer et les vieux toits.

 

Vent glacial du NE mais que nous avions cette fois dans le dos, nous faisant rouler sans effort à 25 km/h et plus.

Au niveau de Kücüküyü nous bifurquions vers la mer, déchainée et blanche d’écume et restions sur cette petite route, toute bordée d’oliveraies d’un côté, de campings et restaurants de l’autre, pendant une quinzaine de kilomètres.

 A l’heure du déjeuner nous demandions l’autorisation d’utiliser les tables d’une aire de camping. Le patron nous invita à nous mettre près de son restaurant, à l’abri du vent, et nous offrit deux bouteilles d’eau. Il avait travaillé pendant cinq ans au Japon pour Honda puis était rentré retrouver sa famille et avait ouvert ce camping-restaurant. Un jeune cycliste turc avec deux petites sacoches et une tente s’arrêta aussi, intrigué par nos vélos. Il n’allait qu’à Canakkale et campait. Camper était bien notre intention mais nous commencions à changer d’avis en apprenant que la température allait chuter dans la nuit à 3°. Il nous fallut monter une bonne côte dans laquelle notre ami turc nous doubla, plus jeune et plus léger que nous, puis ce fut, sur notre gauche, le promontoire volcanique d’Assos, couronné des restes d’une forteresse en grosses pierres brunes. 

Cela ne ressemblait à rien de déjà vu en Turquie ce village de pierres rugueuses et toits de tuiles, et puis ces restes de donjons. Le vent étant de plus en plus froid, c’en fut fini de nos velléités de camping et nous prenions une chambre dans la première pension.

 

Promenade dans la cité antique jonchée de fleurettes jaunes, suivis par le chant du merle. Vue sur la cote découpée de caps pointus de de baies profondes, et, toute proche, Lesbos,  l’ile de Sapho.

Nous avions maintenant quitté la végétation méditerranéenne. A plus de 400 m d’altitude, cela ressemblait plutôt à un causse avec ces pitons rocheux, cette végétation broussailleuse et grise.

Nous avions pensé couper le trajet en nous arrêtant à Ezine, ville sans aucun intérêt sur le plateau. Il faisait beau, la route était belle et facile, une légère brise du SE nous poussait gentiment. Pourquoi ne pas continuer ? Nous avions déjà parcouru 45 km et il en restait autant. Evidemment nous n’avions pas fait 3 km que le vent tourna au Nord et nous fit face. Il y avait maintenant un peu plus de circulation, surtout des camions, mais la bande latérale était si large que nous nous y sentions en sécurité.
Un panneau nous indiqua la ville de Troie à 5 km seulement. Aller à Troie aurait été purement symbolique car nous savions qu’il n’y a pas grand-chose à voir sur place, si ce n’est peut-être la plaine où imaginer les campements des assaillants grecs. Nous passions donc notre chemin, avec quelques scrupules tout de même. Et je pédalais en chantant :

« Nous n’irons pas à Troie

Les Troyens sont tombés

Le cheval que voilà

 Les a tous zigouillés ».

Au km 69 apparut le détroit des Dardanelles et la côte européenne. 

C’était impressionnant cette Europe géographique où nous allions reprendre pied. J’ai déjà dit en arrivant à Rhodes que nous venions de quitter l’Asie Mineure. Mais ces poussières d’iles grecques, que nous aimons tant, ne sont que des miettes éparpillées de l’Europe (je n’ai pas dit l’Europe en miettes, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !). Cette barre montagneuse,  c’était le continent lui-même, avec toute cette Europe de l’Est et du Nord qui nous attendait.

L’arrivée dans Canakkale (91 000 habitants) fut facile mais trouver un hôtel dans nos prix où l’on puisse rentrer les vélos prit du temps. C’en était bien fini des appartements à louer pour le prix d’une chambre ! Nous trouvions tout près des embarcadères dans un vieux quartier désormais uniquement occupé de fast-food, kebabs restaurants et cafés, fréquenté par une population très jeune.

 

C’est au petit déjeuner du lendemain que nous rencontrions Juan, Américain d’origine mexicaine. Il voyageait tout seul depuis trois mois à travers l’Europe, consacrant trois semaines à la Turquie. « J’ai loué une voiture et je vais à Troie. Vous voulez venir avec moi ? ». Donc, nous irions à Troie, à trois. Et s’il est vrai qu’il n’y a guère que des soubassements de murs à voir, en revanche il y a foule. 

La mer est plus loin qu’à l’époque de la belle Hélène mais, comme elle pourtant, je vis arriver la flotte. Et il se mit à pleuvoir. 

La porte Sud par laquelle serait entré le fameux cheval

Le Cheval de Troie sur les quais de Canakkale

 

Bon, « T’as voulu voir Béthune et on a vu Troie. Mais je te préviens, nous irons   bien plus loin… » pouvais-je désormais me chanter, en aparté parce que en fait je chante très faux.

Retour à Canakkale par une après-midi humide et glaciale. Même par ce temps très médiocre il y avait un monde fou aux terrasses des cafés. Les Turcs vivent beaucoup dehors et, par tous les temps, vêtus de manteaux, doudounes et bonnets, se retrouvent entre amis pour boire un thé. Quant à nous, bien logés, bien chauffés, nous attendions jusqu’au lundi pour traverser le détroit.

Ce Détroit qui relie la mer Égée à la mer de Marmara, long d'une soixantaine de kilomètres est large d’un peu plus d’un kilomètre seulement devant Çanakkale. Il fut appelé dans l’antiquité l’Hellespont, puis   Bras de St Georges ,  Bouches de Constantinople. Les profondeurs n'y atteignent pas 100 m. 60 000 navires y transitent chaque année, ainsi que 100 millions de tonnes d'hydrocarbures. La circulation y est interdite la nuit et la taille des navires est limitée. Le courant y est d’autant plus fort avec la fonte des neiges qui fait monter le niveau de la Mer Noire. Le trop plein s’écoule ainsi vers la Mer Egée par le Bosphore, la mer de Marmara et le détroit des Dardanelles.

 

Le détroit des Dardanelles, rendu fameux par ici par la victoire de la flotte Turque le 18 mars 1915

Légende sous cette mosaïque du port de Canakkale : « Ataturk nous conduit sur le droit chemin. Il est le leader de notre nation et notre source lumineuse vers le futur »

Mais je ne peux m’empêcher de citer Chateaubriand lorsqu’il passe dans ces eaux, en route vers Jérusalem, en 1810. Allergiques à un peu de littérature s’abstenir, mais moi je me fais trop plaisir et ça m’amuse trop de relire cette narration, très abrégée pour vous.

« …(Un) mal de tête (…)m'accablait ; mais lorsque, le 21 septembre, à six heures du matin, on me vint dire que nous allions doubler le château des Dardanelles, la fièvre fut chassée par les souvenirs de Troie. Je me traînai sur le pont ; mes premiers regards tombèrent sur un haut promontoire couronné par neuf moulins : c'était le cap Sigée. Au pied du cap je distinguais deux tumulus, les tombeaux d'Achille et de Patrocle. L'embouchure du Simoïs était à la gauche du château neuf d'Asie ; plus loin, derrière nous, en remontant vers l'Hellespont, paraissaient le cap Rhétée et le tombeau d'Ajax.

Les pyramides des rois égyptiens sont peu de chose, comparées à la gloire de cette tombe de gazon que chanta Homère et autour de laquelle courut Alexandre. »

 

(Moi : Quoi ? Mieux que les pyramides et nous n’avons pas vu les tombes d’Achille et de Patrocle ? )

 

« J'éprouvai dans ce moment un effet remarquable de la puissance des sentiments et de l'influence de l'âme sur le corps. J'étais monté sur le pont avec la fièvre : le mal de tête cessa subitement.

Tandis que je m'occupais des douleurs d'Hécube, les descendants des Grecs avaient encore l'air, sur notre vaisseau, de se réjouir de la mort de Priam. Deux matelots se mirent à danser sur le pont, au son d'une lyre et d'un tambourin : ils exécutaient une espèce de pantomime. Tantôt ils levaient les bras au ciel, tantôt ils appuyaient une de leurs mains sur le côté, étendant l'autre main comme un orateur qui prononce une harangue. Ils portaient ensuite cette même main au cœur, au front et aux yeux. Tout cela était entremêlé d'attitudes plus ou moins bizarres, sans caractère décidé et assez semblables aux contorsions des sauvages. …A cette pantomime succéda une ronde où la chaîne, passant et repassant par différents points, rappelait bien les sujets de ces bas-reliefs où l'on voit des danses antiques. » (L'itinéraire de Paris à Jérusalem - Chateaubriand)

Traversée des Dardanelles en plein brouillard.

 Il y avait de l’ambiance sur ce bateau et surtout beaucoup de monde.

 Un musicien jouait sur une sorte de tambourin, des hommes chantaient, des femmes passaient entre les voyageurs avec des porte-clefs et autres colifichets à vendre. Un homme âgé s’adressa à nous en Allemand. Il avait travaillé en Allemagne, était allé quatre fois à Paris et vu la « Grosse Eifel Turm ! ». Il ne comprenait pas pourquoi les Belges, les Allemands et les Français n’aimaient pas les Turcs et l’Islam (sic), « il n’y a pas de bombe ici, c’est tranquille ! » Enfin toutes ses réflexions le mettaient en joie et le faisaient bien rire.

Nous faisions nos premiers tours de roues sur le continent européen toujours en plein brouillard. La route longeant la côte le panorama aurait dû être joli, mais nous n’en voyons rien. 

 

Nous avons maintenant complètement quitté la mer que nous n’avons pratiquement pas perdue de vue depuis le mois d’octobre, que ce soit en Turquie, à Chypre ou sur les iles grecques. Depuis que nous avons mis les pieds sur cette terre européenne le paysage a changé. On se croirait dans la Brie, plaine céréalière avec quelques plaques de colza à la bonne odeur de miel. Nous avalons les kilomètres sur une route toute droite, sans autre intérêt que de nous faire avancer le plus vite possible.

Rouler sur ces grandes routes à 4 ou 6 voies permet d’être moins importunés par les chiens. Le fossé et les barrières centrales les gênent pour traverser la chaussée et nous courser. Nous voici donc à peu près à l’abri des chiens de la rive gauche. Car ce sont des meutes de molosses qui errent en Turquie, y compris et surtout dans les lieux habités. Ils sont tous tatoués, peut-être vaccinés, mais pas rendus moins cons pour autant. Ce matin ils n’étaient pas moins de douze à la sortie de ville. Et plus les jours passent plus nous avons peur de ces clebs. Daniel à des cailloux dans la poche, moi-même j’en ai toujours un à portée de la main et mon sifflet autour du cou, mais c’est d’une piètre  efficacité et plutôt pour nous rassurer nous-mêmes.

Ceci dit, si nous en avons ras le bol des chiens, c’est aussi ras les oreilles des muezzins. Parmi tous les pays musulmans traversés depuis une dizaine de mois, c’est ici qu’ils hurlent le plus fort. Et puis, vraiment, trop de déchets et tessons de bouteilles sur les routes.

« Regardes moi ça, c’est dégueulasse ! »

 Dans quelques jours nous quitterons la Turquie après un séjour de plus de quatre mois. Il nous reste encore une bonne étape avant la frontière bulgare. 

Ces quelques 1 600  km tout au long de la côté égéenne nous ont permis de découvrir l’hospitalité et la gentillesse de ce peuple, la beauté de ses sites grecs et romains. Et si les intempéries de cet hiver nous ont contraints à des séjours prolongés dans certains endroits, cela nous a permit de nous en imprégner, de vivre ces moments de façon plus intense.

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