Les croquis féits pendant notre séjour au Japon sont sur lescroquisdelescampette.

Article rédigé le 30 mars 2018

 

Nous avons donc quittés Taiwan le 14 mars dernier pour l'ile la plus au sud du Japon, Okinawa.

L’enregistrement des bagages ne fut pas simple. La Tiger Air refusait nos emballages, les jugeant insuffisants. Il fallut aller au service d’emballage – car cela existe – pour rajouter des cartons. Le bagage à main de Daniel faisait 1 kg de trop. Zut ! Nous avions déjà bourré les poches de nos vestes d’objets lourds. Je subtilisais les liseuses de son sac et les gardais cachées dans mon dos pendant que l’employée refaisait le pesage.

Enfin nous passions la douane et c’était étrange de savoir que, quasiment au même moment, les Cyclomigrateurs la passaient dans l’autre sens, arrivant à Taiwan. Nous nous rations de peu. Nous continuerons donc à nous connaitre par blogs et courriels.

Nos deux gros bestiaux momifiés interpellèrent les douaniers japonais à l’aéroport de Naha mais quand ils apprirent qu’il s’agissait de bicyclettes, ils firent « Ah ! » et le geste de pédaler coucher. Tout juste s’ils n’ont pas ajouté : « on connait ! On en a vu deux passer en sens inverse il y a trois mois ! » (cf. encore les Cyclomigrateurs)

 

Nous avions réservé dans cette guesthouse à cause de sa proximité de l’aéroport. Un peu plus de quatre kilomètres à parcourir à vélo à presque 22h. C’était suffisant après avoir déballé puis remonté nos engins sur le trottoir du Terminal qui fermait, sans oublier de changer le rétroviseur de côté puisque nous allions désormais rouler à gauche. Et si nous nous retrouvions dès le premier soir dans une chambre « style japonais », c’est-à-dire avec un très mince matelas à même le sol, le décor n’était franchement pas terrible. Mais à minuit nous nous écroulions – par terre – sans demander notre reste.

Pour la nuit suivante nous avions réservé deux km plus loin, en plein centre-ville commercial, une chambre avec lits superposés un peu moins chère. Vraiment pas facile à trouver dans cette rue couverte piétonne mais nous y étions accueillis avec une grande gentillesse. Des caisses furent même déménagées pour nous permettre de rentrer nos vélos. Tout était nickel. Il y avait une grande cuisine-salon pour manger et se relaxer, thé et café à disposition à toute heure. Petit tour à l’Office du Tourisme, achat d’une carte du Japon – tout en japonais-, promenade dans le quartier des potiers.

Au lieu de prendre la route pour découvrir l’ile d’Okinowa dès le vendredi matin comme prévu, nous demandions à garder la chambre une nuit de plus. Et nous fîmes bien car il plut toute la journée. Nous nous occupions en visitant le musée afin d’en apprendre un peu plus sur ce royaume Riuku qui dura cinq cents ans, du 12ème au 18ème et qui commerçait avec la Chine, les Philippines et la Corée. Puis nous montions par le Sky Train jusqu’au château de Shuri, situé sur une colline qui dominait autrefois le port et la baie avant que les immeubles ne grimpent jusque-là. Le bâtiment est tout en bois peint en rouge et entouré d’un mur d’enceinte de pierres noires.

 

Dans la soirée, alors que nous rentrions de dîner, de la musique qui sortait de l’échoppe juste en face de notre chambre  nous attira. Et nous assistions à un petit concert – 2 musiciens, un chanteur guitariste et deux choristes – devant une dizaine de spectateurs assis sur des tabourets. On nous passa des sièges et nous écoutions, amusés, des rocks des années 70 chantées en Japonais. C’était sympa comme tout.

Nous commencions enfin à pédaler au Japon. 50 km de trottoirs baptisés pistes cyclables sans pratiquement sortir de ville. Nous pensions longer la mer mais la voyions finalement bien peu, continuellement séparés d’elle par des immeubles, puis des hôtels 5 étoiles. Passés également des bases militaires américaines entourées de barbelées.

En milieu d’après-midi il se mit à pleuvoir. Plus de mer, plus de montagnes, tout était noyé de grisaille et de pluie. Pourtant les aperçus sur la côte promettaient des rochers déchiquetés et de belles couleurs à marée basse. Nous avions noté un parc avec toilettes sur le GPS où il serait peut-être possible de bivouaquer. Nous ne sommes pas habitués à camper en dehors des campings officiels mais puisque tout le monde nous avait dit que c’était possible et facile au Japon, nous allions nous y mettre. De toute façon vu les tarifs il était hors de question de s’offrir l’hôtel trop souvent. Donc nous arrivions en bordure de plage avec un restaurant, des sanitaires, des kiosques munis de tables et bancs. Tandis que nous attendions le crépuscule pour oser planter la tente dans un endroit discret, un cyclo arriva, se dirigea vers le kiosque en bout de jetée et dressa sa tente. Dans ces conditions installons-nous,  bien à l’abri de la pluie, avant de préparer notre soupe de nouilles. Nous sommes tellement habitués à ce que tout soit interdit dans notre pays que nous n’osons pas utiliser les installations mises à notre disposition. Dans les toilettes il y a même des rouleaux de papier et du savon qui n’ont pas l’air d’être systématiquement volés. Pas de vandalisme non plus dans les lieux publics. Et je repense au sanitaires fermés d’une petite commune du Limousin parce qu’avaient été volées les  tuyauteries !  Mais dans quel pays vivons-nous, Français ?


Je pensais que nous allions passer une soirée calme et que la musique traditionnelle nipponne diffusée par les haut-parleurs municipaux s’arrêterait à la nuit tombée. Mais il fallut attendre minuit pour avoir enfin le silence. Nous étions pourtant les seuls pour en profiter. Deux heures après s’être couchés Dany m’annonçait : « On déménage ! » Malgré les boules Quies cette musique grinçante devenait crispante. A la lampe frontale on se cherche un coin plus éloigné de la source sonore, transporte les sacoches, vide la tente, transporte la tente, réinstalle le tout et, à mon avis, cela ne change rien. La diffusion musicale est très étudiée pour pouvoir être appréciée de n’importe quel endroit. A minuit donc, extinction des feux mais c’est le vent qui fait du raffut maintenant et secoue les toiles de la tente. Puis des ivrognes se mettent à beugler pas loin jusque vers 3 h du matin. Oh ! Joie du camping !

 

Le lendemain réveil sous un ciel bleu, devant une mer bleue et petit déjeuner au son de … la musique traditionnelle à nouveau diffusée dès 8h – Grrr… - et des gars de la plage qui mettent les jets-skis à l’eau pour les amateurs de conneries qui devraient être nombreux par ce beau dimanche.

Du cap Monzamo on voit très bien la côte rocheuse et la plage où nous avions dormi. Nous n’y étions pas seuls à vouloir prendre une photo dès 10 h du matin. Apparemment tous les cars de tourisme y font halte, afin que leurs passagers puissent se tirer le portrait sur fond de rochers.

 

Notre route suivit la côte avec de beaux points de vue, ou plutôt notre large piste cyclable sur laquelle nous pédalions enfin allègrement, bien que face au vent, tandis que voitures et motos s’agglutinaient sur la 4 voies adjacente.

Au port de Motobu nous était confirmé un départ de ferry pour Kagoshima le lendemain matin.

Bivouac dans le jardin public de Motobu.

Ce ferry était pour le moins étonnant. Quasiment pas de salon – une dizaine de places assises tout au plus-, quelques tables dans le restaurant où l’on peut rester en dehors des services et pas de fauteuils. Mais des salles tapissées de centaines de tatamis côte à côte où les passagers vont s’allonger pendant tout le trajet. Pour un voyage de nuit c’est sûrement très bien – nous en ferons l’expérience pas plus tard que le lendemain – mais pour un voyage de quelques heures en pleine journée, pas envie de m’affaler. Sur le pont, pas de sièges non plus. L’endroit n’est pas fait pour. Pas de prises pour recharger ses batteries. Je commence à me dire que les Taiwanais sont mieux organisés. Parlons des douches dont nous profitions avec plaisir après ces trois nuits de bivouac. Une pièce avec six robinets et pommes de douches alignés et une espèce de grande baignoire dans laquelle on pourrait s’ébattre à dix. Tout le monde à poil, hommes et femmes séparés tout de même. J’étais bien aise d’y être seule.

De toute façon, à mon avis, il n’est de bons ferries, de vrais ferries, qu’en Grèce. J’en avais la nostalgie d’ailleurs des iles grecques en accostant dans des ports où nous ne descendions pas. Nous avions choisi l’ile de Tokunoshima, située à peu près au milieu du trajet Okinawa – Kagoshima, afin de couper le voyage en deux et ne pas rester 24 heures sur ce bateau.

Nous débarquions à 17 h sous un ciel très menaçant. Le temps d’acheter notre soupe du soir et trouver, tout en haut d’une horrible côte, le terrain de sport où nous allions passer la nuit – ça a l’air d’être un bon plan les terrains de sport- et nous montions la tente, déjà trempée à l’intérieur par la condensation de la nuit précédente, sous une bonne averse. Tout était humide, dehors comme dedans, quel bonheur. Mais c’est dire à quel point nous sommes passés maitres dans l’utilisation des baguettes : nous mangions notre soupe de nouille à l’intérieur de la tente, sans dégâts.

 

Les employés du petit bureau d’office du tourisme du port proposèrent de garder nos bagages pendant que nous allions découvrir l’ile à vélo. Nous n’allions cependant pas bien loin la pluie se remettant à tomber dès la fin de la matinée.
Repris le ferry en fin d’après-midi pour Kagoshima, tout à fait au sud du continent japonais. Cette fois-ci, comme la veille, les employés furent aux petits soins pour attacher nos vélos.

 

 

Nous ne dormions pas trop mal dans notre dortoir de tatamis. En fait nous n’étions que quatre pour une cinquantaine de couchages prévus. Vers 4 h du matin par contre notre ferry se mit à rouler de bâbord à tribord, puis d’avant en arrière – cette dernière expression étant beaucoup moins marine mais exprimant bien ce que je veux dire. En bref, ça s’est mis àbernacher dans tous les sens. Au lever du jour je mis un œil au hublot qu’une nausée faillit me faire regretter pour voir la pluie battre la mer. Quel temps de chien ! Enfin tout rentra dans l’ordre, c’est-à-dire que la mer redevint plane et que j’eus faim en entrant dans la baie de Kagoshima.

Le volcan Sakurajima dans la baie de Kagoshima crache ces cendres bien haut

 

Mais une fois débarqués il pleuvait toujours beaucoup trop pour monter sur les vélos. Nous restions plus d’une heure au Terminal tout en prenant notre deuxième petit déjeuner puis nous nous mettions en quête d’un hôtel.

Et nous allions visiter le jardin Sangen, à la sortie nord de la ville. Notre premier jardin japonais. Une belle harmonie de végétation et de pierres moussues, très moussues, de l’eau qui ruisselle dans des bassins et en torrents miniatures, des bambous géants (les premiers importés de Chine au Japon au 18ème siècle), des toits recourbés et des cerisiers en fleurs … rien n’y manquait si ce n’est un peu de soleil et de chaleur car il faisait de plus en plus sombre, de plus en plus froid et de plus en plus humide alors que nous revenions en ville.

Nous finissions la journée dans un petit restaurant en face de l’hôtel où nous dinions d’un assortiment de légumes, riz et soupe pour 8 € à deux. De nombreuses personnes seules étaient attablées et il est certain que, quand on peut faire un bon repas pour si peu cher, on  n’a peut-être pas très envie de cuisiner tout seul chez soi. Le midi nous achetons généralement une barquette dans un super marché et pour 3 ou 4 € par personne, nous en avons largement assez.

En allant nous coucher chacun dans notre dortoir (male etfemale séparés)  avant 22h nous faussions les moyennes d’âge et d’horaires de cette Auberge de Jeunesse.

7° au matin. Nous ressortions pulls, caleçons et chaussettes épaisses, passions à l’office du tourisme où il fallut un certain temps pour obtenir quelques informations. Il fallut déjà attendre que les jeunes femmes employées finissent … leur prière ? Non, finissent d’écouter le briefing de leur supérieur hiérarchique, yeux baissés et mains derrière le dos. Puis elles s’empressèrent avec beaucoup de sourires et de politesse de nous trouver les terrains de campings du coin.

Nous n’allions pas loin avant de nous arrêter faire quelques courses dans un supermarché. Et nous y trouvions du Cheddar, en tranches bien minces, chacune d’elles emballée dans un film plastique, si pratique pour le camping. J’en rêvais ! Vous ne savez pas, vous qui mangez du Cantal, du Roquefort ou même des cabicous de Rocamadour tous les jours, le délicieux goût de plastique de ces tranches de Cheddar !  Prévenante, la jeune caissière prit la peine d’emballer notre pot de confiture dans un morceau de plastique bulle. Sur le parking, alors que nous étions prêts à enfourcher nos superbes destriers, une petite dame à cheveux blancs accourut vers nous avec un paquet de gâteaux secs en cadeau : « Aligato ! Aligato ! » (c’est du Japonais, pour la traduction voir Google). Comment sait-elle que nous aimons toujours avoir des gâteaux secs dans nos sacoches ?



En fin d’après-midi nous arrivions dans un camping désert, apparemment fermé mais avec les toilettes en fonction. Nous trouvions un emplacement abrité du vent qui s’était renforcé et devenait froid. J’avais maintenant mes trois gilets sur le dos et la veste. La soupe avalée nous nous enfermions dès la nuit tombée, c’est-à-dire à 19h, la météo ayant prédit une nuit froide et un petit 5° pour le lendemain matin.

 

Vendredi 23 mars – Il faisait vraiment frais au réveil mais la tente fut au soleil dès les premiers rayons. Nous étions seuls sur ce terrain, avec seulement le chant des oiseaux et c’était vraiment bon un peu de détente. Nous décidions de rester là encore une nuit et d’aller explorer les environs sans bagages. La station thermale d’Ibusuki n’était qu’à 4 km. Sur les places du village des bassins d’eau fumaient, il y avait plusieurs bains publics et les fameux bains de sable qui font la réputation du lieu. Les sources chaudes passent sous la plage qui fume juste à la frange de l’océan. On dirait que la mer fume. On vient ici pour s’enfouir le corps dans le sable chaud mais les installations nous ont paru si laides que nous n’avons pas eu envie d’essayer.

Un peu plus loin nous atteignions un important port de pêche bien abrité. Les entrepôts démontrent une activité certainement intense le matin de bonne heure. L’odeur de poisson fumé se répandait sur tout le village et dans des bacs séchaient des espèces de gros maquereaux dans la cendre. 

Nous déjeunions sur place d’une barquette de crudités, de poissons et de beignets de crevettes accompagnés bien sûr d’une bonne portion de riz. Rentrés au camping nous découvrions les portes des toilettes fermées à clefs. J’avisais un homme qui me dit être le « manager » du camping et nous rouvrit les portes. « Oui, pas de problèmes, nous pouvions rester là ». Nos vélos l’intriguaient et il fallut faire une photo. C’était la première fois qu’il voyait des vélos couchés. Surprise quand notre « manager » revint une heure plus tard avec une facture de 4000 Y (30 €) pour le prix de l’emplacement de camping. Je lui fis remarquer que c’était hors de prix, qu’il n’y avait ni cabinet de toilette ni douche. « Pour la douche, vous pouvez aller à l’hôtel le plus proche (500 m quand même), c’est seulement 200 Y par personne ». Compris. La prochaine fois, on plantera la tente sur le parking.

Beaucoup de fleurs sur le bord de la route en quittant Ibusuki. Des champs de fleurs dans une terre mêlée de cendre volcanique au pied du Mont Kaimon (924 m), caricature de volcan bien pointu en bord de mer.

 

Puis il y eut le petit temple du Cap Nagasakibana où les fidèles déposent leurs souhaits – ou simplement leur nom- écrit sur un coquillage.

Un gardien de parking nous y accueillit pour nous dire que nous pouvions aller jusqu’au bout avec les vélos mais voyant la descente – qu’il allait falloir remonter ensuite- nous préférions les laisser sous sa garde. Bien sûr il fallut répondre à la question « d’où venez-vous ? »  et se plier à la photo mais nous y gagnions un « Welcome in Japan » et deux mandarines.

Nous ne voyons quasiment pas de véritables temples mais beaucoup de petits sanctuaires toujours situés près d’un arbre vénérable, d’une belle pierre, sur un tertre et, dans le cas présent, dans un paysage de coulées de lave dans la mer.

 

Nous avions l’intention de rallier Makurazaki où était mentionné, sur la carte donnée par l’Office du tourisme de Kagoshima, un camping gratuit. Il restait tout de même près de 30 km à parcourir sur une route bien peu intéressante. Ça sentait la galère, une arrivée tardive – et peut-être pas de camping du tout. Nous nous aventurions par une petite route vers le bord de mer. Une allée promenade longeait un village puis se terminait dans une ria et, juste là, un minuscule sanctuaire avec un point d’eau et un carré d’herbe, vue sur le Kaimon. Le « spot de rêve » aurait dit un autre Fred (cf. partirlespiedsdevant*). Tandis que nous mangions notre soupe de nouilles du soir – à 18 h car à 19h il fait nuit et ça caille – les derniers promeneurs de chiens nous disaient bonsoir avec le sourire, pas du tout intrigués  de nous voir installés là. On rêverait pouvoir se promener ainsi en France, sur la côte bretonne.

Au réveil, plus de volcan, avalé par le  brouillard. Il ne devait pas réapparaitre de la journée.

 

Le port de Makurazaki est connu pour la pêche à la bonite et, après un petit tour de reconnaissance dans une ville déserte en ce dimanche matin, nous allions déjeuner dans une halle commerçante du port où est vendu du poisson sous toutes ses formes et tous ses dérivés. Du poisson cru et en beignets au déjeuner et puis nous gouttions aussi des chips de poisson (pas mauvais) et une pâte de poisson sucrée (pas terrible).

les ships de poisson

 

Le camping gratuit indiqué sur notre carte n’était qu’à deux kilomètres. Un superbe endroit sur la côte rocheuse, avec sanitaires et tables où nous passerons une après-midi au calme au soleil et une soirée de grand silence. Le brouillard qui s’était à peine levé retomba très tôt, amenant avec lui à nouveau la fraicheur.

58 km de trottoirs étroits et défoncés le long d’une route très chargée. Plusieurs essais pour prendre des petites routes adjacentes mais nous étions toujours ramenés vers cette N°3 bruyante et dangereuse.

 

Sur notre carte était indiqué : "Not a campground, but good for camping ». Au sommet d’une colline aux flancs couverts de cerisiers en fleurs nous plantions la tente dans l’immense jardin public d’Ankune. De notre bivouac, vue au premier plan sur les cerisiers blancs avec des montagnes bleutées en toile de fond.

Au matin, contre-jour sur les montagnes et les cerisiers en fleurs. Dès 8 h arriva le troisième âge pour sa partie de croquet. Il faisait bon. Nous plions la tente pour ne pas faire désordre, puis prenions notre temps. Pas trop envie de faire une longue étape

 

Sur le port étaient déchargés les maquereaux pêchés dans la nuit.

Nous avions enfin quitté notre route infernale de la veille et roulions dans la campagne. Un pont enjambe un bras de mer pour atteindre l’ile de Nagashima. Cette île s’est spécialisée dans la culture des pommes-de-terre. Ces champs en terrasses au-dessus de la mer ont quelque chose de très Irlandais. L’Irlande, ou la Bretagne, par temps de canicule. Un thermomètre affichait 21° à l’abri du vent.

Nous arrivions très tôt au phare de Myauchibashi, mais l’endroit était tellement calme que nous décidions de passer le reste de l’après-midi et la nuit là. Les toilettes pour handicapés, avec un lavabo et des barres pour poser ses affaires, seraient cette fois encore notre salle de bains.

 

Deux femmes venues faire un tour en voiture s’amusèrent de nous voir faire chauffer notre soupe. Elles revinrent bientôt avec des fraises et des bananes pour notre dessert. Cadeau !

Mais cela fait presque une semaine qu’il n’a pas plu et nous prenons plaisir à pédaler en t-shirt. Nous roulions par de toutes petites routes entre les champs de patates. Et puisqu’on vous disait que cela ressemble à la Bretagne ! Nous avons même trouvé des dolmens, des vrais, du néolithique. J’imagine bien le Celte arrivant au Japon et se disant : « tiens, ça ressemble à chez moi ici. Je vais me faire un dolmen ».

Et puis nous avons pris un ferry pour passer sur l’ile deShimoshima.

Après deux semaines de séjour, voici nos premiers aperçus japonais :

 

-         Les voitures ont toutes le nez et le cul aplatis pour prendre moins de place.

-         Les Japonais roulent vite (pas trop d’après Daniel, trop d’après moi) et il faut terriblement s’en méfier lorsqu’ils sortent des parkings. Ils nous coupent la route une fois sur deux – et il faudrait encore leur sourire et leur faire des courbettes ? Ce n’est pas vraiment dans mon tempérament.

-         Les passages cloutés sont dans ce pays purement décoratifs.

-         Pas de poubelles  dans les lieux publics, coins pique-nique, plages, jardins publics, etc. et pourtant pas de déchets qui trainent. C’est donc bien une question d’éducation. Tout le monde remporte ses ordures avec soi et nous aussi qui nous les trimballons parfois sur de bonnes distances avant de pouvoir nous en débarrasser.

-         Parlons un peu des pistes cyclables japonaises. Nous espérions mieux ! Des routes étroites et avec un intense trafic la plupart du temps, sans même une petite bande d’urgence sur le côté, puis soudain, histoire de le faire dégager de la route, un panneau intime au cycliste l’ordre de prendre le trottoir, qui n’est vraiment qu’un trottoir quelconque, étroit, avec un gros caniveau, des buttes, des trous, pas entretenu, et des poteaux plantés ici et là, , si bien que le pauvre cyclo se  crève pour rien à monter, descendre, remonter à chaque croisement, les yeux rivés droit devant pour calculer si les sacoches passent ou non. Et puis parfois, tout d’un coup, une barrière en travers et plus rien. Il faut retourner sur la route encombrée, heureux encore s’il ne faut pas pour cela franchir un muret en soulevant le vélo chargé.

-         6 h du mat et 17 h : ce sont les horaires d’une musique diffusée par haut-parleur et parfois suivie d’un petit discours. Si à 6h cela nous réveille, à 17h je n’en vois pas bien l’utilité. Mais si 6h est l’heure d’embauche du Japonais qui, comme chacun sait, travaille beaucoup, 17h est peut-être l’heure à laquelle il retrouve sa liberté…

 

-         Les femmes sont plutôt élégantes habillées de vêtements amples et bien coupés

-          Les commerçants  sont d’une extrême politesse.

 

-          les toilettes ne sont pas forcément d’un usage simple. Il y a des tas de boutons dont on ne comprend pas tout de suite l’usage. Parfois des symboles indiquent un jet par devant, un jet par derrière, et puis un autre une note de musique. Bien entendu ma curiosité m’a poussée à appuyer sur ce dernier et a retenti … le bruit d’une chasse d’eau. Une autre fois, car je ne peux m’empêcher d’essayer à chaque fois que je vois ce symbole, j’ai eu des grenouilles, plutôt sympa. A quoi est-ce que cela sert ? Eh bien à masquer vos propres bruits intestinaux ! Enfin, quand on a tout compris et qu’on a fini de jouer avec les boutons, on s’installe et alors là… le confort : Le siège est chauffant !

-

-         La plupart du matériel japonais est fabriqué par Toto. En Inde, c’était Tata.

-         Les Japonais sont bavards. Ils nous parlent beaucoup même si, visiblement, nous ne comprenons rien. Tel cet homme sur un parking de supermarché qui veut absolument bavarder, cherche ses mots en Anglais, ne les trouve pas, et finit par éclater de rire. Nous nous dirons simplement « bye bye » et cela, nous le comprenions tous les trois.

-         Nous notons depuis que nous sommes au Japon que tout est prévu d’une façon assez stricte et qu’il n’y a pas de dérogation ni de discutions  possibles.  Si les vélos doivent être garés à droite, ce ne sera pas à gauche, même si cela vous conviendrait mieux. Il y a partout des employés pour vous guider et vous garder dans le droit chemin. C’est un peu comme aux Etats Unis, sauf qu’ici tout est toujours dit avec le sourire.

Mais au fait vous vouliez peut-être des photos de cerisiers en fleurs. Alors en voici quelques-unes. Et, si vous voulez savoir quelle odeur cela a… eh bien, c’est très très subtile, bref il faut avoir le nez très fin.


Article rédigé le 18 avril 2018 à Hyrochima

 

(Nous aurions des croquis à vous montrer mais n'avons pas encore eu - ou pris - le temps de les photographier)

 

Nous vous avions laissé en arrivant sur l’ile de Shimoshima.

 

Après un bivouac sur la plage ce fut  une petite route comme on les aime qui longe la côte, de petits ports en villages, par de profondes rias dans un superbe paysage de hautes collines verdoyantes. Ah ! Que c’est bon de pédaler dans ces conditions !

Des digues et des jetées énormes barrent la mer pour protéger les ports et les plages.

Amuri nous testions les Onsen. Il s’agit de bains publics alimentés par des sources chaudes. Nous voulions surtout prendre une douche – cela devenait vraiment nécessaire après une semaine de bivouac. On entre d’abord dans un vaste hall où l’on commence par se déchausser. L’hôtesse qui nous accueille est elle-même en chaussettes. Puis hommes et femmes séparés, on entre dans une vaste salle d’eau collective – paniers et casiers sont à disposition pour poser ses affaires. Encore une porte que l’on pousse après s’être complètement dénudé et c’est le bassin d’eau entouré de douches avec savon et shampoing, et toujours, un petit tabouret. Il y avait deux autres femmes. L’une d’entre elles prenait sa douche, assise sur le tabouret comme il semble que ce soit la façon de se laver au Japon. La deuxième femme, très âgée, trempait dans l’eau à plus de 40°.  Je n’y restais pas longtemps de peur de trop me ramollir. Nous devions encore pédaler un peu.

 

Ravigotés de se sentir si propres nous reprenions la route jusqu’à Sakitsu, indiqué comme « village chrétien » sur la carte. 

St François Xavier et ses missionnaires sont arrivés au Japon à la fin du 16è siècle ne l’oublions pas. Malgré la persécution ils ont laissé des adeptes qui se sont installés dans ce superbe endroit isolé à souhait au fond d’une ria bien protégée de hautes collines. Cela fait un peu bizarre de voir là cette petite église édifiée en 1934,  dans un village de pêcheurs aux maisons de bois. Notons au passage qu’il faut se déchausser pour entrer dans l’église, comme dans les maisons d’habitations et même dans certains musées. Des pantoufles sont à disposition à l’entrée.

Un immense parking et un office du tourisme tout neuf semblent attendre beaucoup de visiteurs. Mais tout était fermé dans ce bourg et nous nous félicitions d’avoir fait des courses à l’avance. Nous demandions l’autorisation de planter la tente près de l’office du tourisme et des toilettes. L’employée téléphona quelque part, à la gendarmerie sans doute, avant de nous donner le feu vert. Pas de problèmes, mais pas de feu et pas plus d’une nuit. Nous n’en demandions pas plus. La Wifi était également disponible et nous en profitions pour faire notre courrier.

Nous prenions le temps de faire le tour du village et deux croquis puis quittions lieux en fin de matinée. 

De tunnels (une douzaine) en viaducs nous franchissions des collines et des vallons au fond desquels se nichaient des villages bien tranquilles. Une route étroite en corniche avec vue sur la côte rocheuse nous mena  jusqu’à Reyoku. Et ça se prononce comme ça s’écrit ! Nous plantions la tente sur la plage face au port avec l’horizon ouvert plein Sud sur l’océan.

Pris le ferry en fin de matinée au port d’Oniike pour l’ile d’Unzen, juste en face. Et nous y sommes accueillis par un air de Fado ! Eh bien oui les Portugais sont arrivés ici au 16èmesiècle avec la croix et le petit Jésus. Certains en auraient-ils la saudade ?

Unzen, c’est aussi le nom du volcan qui culmine à 1400 m et alimente la ville d’Obama en sources chaudes sulfureuses. Ça fume de partout et les établissements de bains sont nombreux. 

Est-ce la proximité de Nagasaki (50 km) mais en ce dimanche il y avait foule et les parkings étaient pleins. Près de notre pelouse étaient également installés un couple de sexagénaires qui couchait dans sa voiture et un autre avec un gros camping-car. Ils viendront nous parler bien sûr et que nous ne pigions que dalle ne les dérangera nullement. Un feu d’artifices nous fut annoncé par nos voisins pour ce soir. « You are lucky, very lucky ! » Une heure… c’est long une heure de feux d’artifice. Et pendant ce temps la lune, pleine, avec son petit air penché moqueur, passait sans bruit le sommet des collines. Le volcan, lui, se tint coi.

Mais au fait, Obama … ça me dit quelque chose Obama … Japonais Obama ?...

 10 km sur une toute petite route en corniche au-dessus de la mer, apparemment une ancienne voie ferrée.  Puis ce fut à nouveau notre lot de théories de camions et trottoirs défoncés ou trop étroits pour se croiser. De toutes façons on ne risque guère de devoir laisser le passage à qui que ce soit. Il n’y a ni vélos ni piétons dans ces campagnes. Seuls dans les villages quelques vieux s’appuient sur des biclous qui leurs servent plus de déambulateurs que de moyens de locomotion. Même pas vu de cyclo sportifs qui s’entrainent en costume du dimanche. Très peu de motos, ce qui parait étonnant dans ce pays constructeur. D’une manière générale aucun plaisir à rouler sur les routes japonaises. Quitter une route trop importante pour une secondaire sur la carte n’apporte aucun changement. Toujours autant de circulation. Bizarrement, les Japonais qui sont si courtois  quand on les rencontre à pied – ce qui devient de moins en moins fréquent depuis que nous avons quitté le sud de Kyushiu– se conduisent comme des robots au volant de leur voiture. Ils regardent droit devant eux, sans un sourire, sans un regard pour autre chose que la route.Robots bien mal programmés pourtant :  refus de priorité aux vélos (c’est-à-dire nous), feux rouges et Stop grillés (nous en voyons au moins deux ou trois par jour, ce qui est beaucoup), jamais un ralentissement aux passages piétons, jamais un petit signe bonjour ou d’encouragement comme nous pouvons en recevoir dans les autres pays – y compris en France ! – Cela est peut-être inconvenant ici.  Nous nous sentons bien seuls dans ce trafic.

Puis nous traversions une grande baie par une digue d’une dizaine de kilomètres. Cette digue a été construite pour protéger les cultures et les villages des grandes marées et des tempêtes. Il faut dire que les terres arables ont largement pris sur la mer.

 

Dans toutes ces bourgades traversées nous remarquons de grosses maisons, que nous qualifierions de villas chez nous, avec de beaux toits recourbés aux extrémités et agrémentés d’épis de faîtage, avec  de grandes baies vitrées. Hélas ces larges ouvertures sont toutes, vraiment toutes sans exception, occultées par des rideaux hideux qui ne sont que des cache-lumière et qui rendent ces maisons tristes et aveugles. ). Souvent une pierre dressée et un arbre un peu tordu devant l’entrée. Pas de jardin d’agrément autour (les Japonais travaillent tellement qu’ils n’ont pas encore eu le temps d’inventer la chaise longue). Et jamais, jamais signe de vie. Pas d’enfants, même aux alentours des écoles dont ce n’est jamais l’heure de la récré quand nous passons. Seuls quelques pêcheurs le soir et le matin de bonne heure et des retraités qui font une partie de croquet. Il me semble que le sud du Kyushiu était plus gai.

 

Quelques rencontres tout de même

You can tell you’re getting close to Imari by

the blue and white tiles that start appearing

everywhere: street signs, bridge totems, even

crushed gravel has shards of Imari’s signature

blue and white…Around 30 workshops and public galleries make for a lovely ramble uphill

alongside streams, cafes and a stunning

bridge covered with local Imari-ware shards.  (sic le Lonely Planet)

Qu’auriez-vous attendu après un tel descriptif ?

 

Nous voici donc dans les rues d’Imari  à la recherche du village de  potiers, du bleu et du blanc qui devraient dominer, de la rue réservée aux galeries de céramique, tout cela cité par le Lonely Planet … ? Rien. De larges avenues vides comme d’habitude, que des bagnoles qui roulent et pas un chat sur les trottoirs, pas vu une expo même en vitrine, pas vu le musée ni l’office du tourisme. Nous tournions et virions, suivions quelques indications en Anglais qui ne menaient nulle part. Au bout d’une heure de cette impatiente recherche nous finissions dans un supermarché pour faire des courses et quittions Imari avec tous les deux la même opinion : « Imari, c’est nul». 

La Route 204 devait nous mener par la côte vers Karatsu, « un autre centre potier » d’après le Lonely Planet… Elle nous parut bien vite trop encombrée celle-là aussi. Une petite route blanche semblait prendre un raccourci. Nous y serions sûrement plus tranquilles. Ah ! Le prix de la tranquillité ! Des côtes monstrueuses. Le paysage était verdoyant et nous passions quelques petits ports.

Alors que nous rejoignions enfin notre 204 en poussant comme des bœufs un panneau indiquant un parc et un camping nous interpellait. Il n’était que 13 h mais pourquoi pas ? Cela nous ferait une après-midi de repos. Trois kilomètres de descente abrupte qui nous faisaient à chaque virage regretter de nous être embarqués, redoutant la remontée. Au camping, bien sûr, ni douche ni cabinet de toilette ni eau chaude mais le lieu était beau et puis de toute façon pas le courage de remonter tout de suite. On déjeune et on fait une grande lessive. Tout, même les pantalons furent lavés, à l’eau froide et à la savonnette ce qui n’est pas le plus efficace pour enlever les taches. La corde à linge pendue entre un arbre et un vélo, quand tout fut étendu au soleil nous partions en promenade avec les carnets de croquis. C’était vraiment très beau cette ria parsemée d’ilots et ces montagnes à la végétation très touffue. Un gros coup de vent fit neiger sur nous les fleurs de cerisiers et puis ce fut une pluie glaciale qui se mit à tomber.

 Au campement nous retrouvions notre linge détrempé, un des pantalons par terre, les vélos, casques et gants, tout absolument imbibé de flotte. Nous réussissions à tout remettre à sécher sous une halle en bois et transformions les sanitaires en cuisine-salon, c’est-à-dire que nous y installions nos deux sièges, y faisions cuire nos pâtes et y passions une partie de la soirée à trier nos photos.

Le lendemain le beau temps  était revenu et nous partions pour affronter nos trois kilomètres de côte, grimpées, comme nous nous y attendions, en partie à pieds.

Nous décidions d’ignorer la météo qui annonçait de la pluie dans la soirée et de faire le tour de la péninsule de Karatsu. Caramba ! Des côtes impossibles ! Je ne voulais même pas savoir qu’il y avait un petit port en contrebas ou un observatoire sur une colline. PAS DE RAB !

Si le Japon c’est comme ça tout le temps nous avons bien fait d’y venir maintenant. Dans une trentaine d’années nous n’aurons peut-être plus la force.

 

Et après avoir un peu cherché notre lieu de bivouac, nous dressions la tente sous un kiosque en bord de plage, juste avant que la pluie n’arrive. Il fit froid et nous dînions dans la tente.

Nous y resterons encore le lendemain, quasiment enfermés toute la journée à cause de la pluie et du vent. Et puis la nuit suivante, entièrement blanche, à surveiller les soubresauts de la tente à chaque rafale. Au matin nous nous levions frigorifiés. La météo avait annoncé un petit 6°. Le vent s’étant un peu calmé nous pliions le campement et chargions les vélos pour aller boire un café et  nous brancher sur internet. Il était raisonnable de chercher un logement pour le soir.

 

Bonnets, gants de laine, caleçons, tout fut ressorti du fond des sacoches encore une fois.

A 13 h nous arrivions chez Yumi qui vient d’ouvrir une guesthouse pour compléter son activité de maitre de yoga. La maison, toute en bois et au toit gris recourbé, est typiquement japonaise. Elle nous proposa une chambre « japanese style ». Je restai un peu interdite en entrant dans la pièce. Rien. Il n’y avait rien, même pas de matelas. On ne pouvait faire plus zen. Mais le temps que nous apportions tous nos bagages Yumi avait étalé de moelleux futons garnis de couettes immaculées, installé des coussins devant une table basse et mis le chauffage.

Ah qu’il fit bon dans cette chambre ! Nous n’avions qu’une envie : faire une bonne sieste tandis que dehors le vent se déchainait de plus belle, atteignant les 80 km/h. Un peu plus tard nous rejoignions notre hôtesse dans la salle à manger et buvions un thé aux herbes délicieux. Son sac à dos était prêt. Elle partait dans deux jours pour le Nord de l’Inde. Puis elle se mit à préparer un hachis de légumes et viande pour farcir desgiozas – ou raviolis – et nous mettions tous la main à la pâte, y compris une de ses amies qui arriva dans la soirée. Nous étions invités à diner.

Avec toute cette pluie et ce vent les cerisiers allaient, c’est sûr, y laisser des plumes !

La bâche qui couvre les vélos a été déchirée dans la nuit. Le vent ? Non. Le fautif a laissé des poils blancs sur mon siège. Un chat ! Il y a eu violation de domicile ! Je croyais qu’il n’y avait pas de délinquance au Japon ?

Nous avions tellement aimé notre nuit douillette que nous réservions un hôtel pour les deux suivantes dans la ville de Fukuoka. Un peu de cocooning ne pourrait que nous faire du bien. Le vent s’était calmé et le soleil revenu, mais il faisait toujours frisquet.

Impossible d’avoir la chambre avant 17 h mais nous pouvions laisser nos bagages dans un débarras. « Combien avez-vous de sacs ? » nous demanda l’hôtesse. « 10 ». Il en faut plus pour décontenancer une Japonaise. Mais quand nous sommes revenus, à 17 h, elle avait été remplacée par un chef qui voulait tout prendre en main. « Ne bougez pas, je vais chercher vos bagages… »  Nous rigolions sous cape. « Heu… vous pouvez venir SVP? »

Enfin, en poussant la porte de la chambre, surprise ! Un vrai studio avec kitchenette, des placards pour ranger tout notre matos, grande salle de bains, et même une machine à laver et la lessive fournie. La première chose à faire était de se mettre à poil et de tout laver, tendre la corde à linge sur le balcon. Super confort ! Pour un peu on ne bougerait pas de là, se moquant bien de ce qu’il y a dans cette ville.

Rencontre flash : alors que nous roulions sur le trottoir vers le centre-ville de Fukuoka, un appel nous fait tourner la tête. De l’autre côté de cette large avenue et du flot de véhicules, en sens inverse, roule un tandem semi-couché. Juste le temps de crier : « Français ? » - réponse : « Oui ! ». C’est bien ce que vont penser les Japonais. Les Français ne pédalent plus que couchés.

Et bien si je trouvais qu’il n’y avait pas de vélos au Japon, cette fois-ci il y en avait ! Ça circulait dans tous les sens dans cette ville, slalomant entre les piétons sur les trottoirs. Il y avait même des parkings à vélos payants.

 

Il semblerait que la moitié des habitants de Fukuoka soient enrhumés tant on voit de gens masqués.

Nous passions la journée en ville, au Musée d’Art Asiatique, dans un temple Shinto, puis deux autres temples bouddhistes, puis dans les rues commerçantes où l’on peut s’acheter un blouson en cuir, des tongs ou un kimonos pour l’équivalent de  800 €.

 On peut aussi en louer un juste pour la photo.

La spécialité culinaire de la ville est une soupe de nouilles au pied de porc. Faute de savoir dans quel restaurant entrer nous allions diner- sur les conseils de Yumi – d’un curry japonais.

Nous quittions Fukuoka en bateau pour, en dix minutes de traverser, rejoindre le port de Sakitsai sur la presqu’ile d’en face, ce qui allait nous épargner quelques kilomètres de sortie de ville. 

Bientôt ce fut une belle pinède, puis une route bien tranquille dans les maraichages que nous quittions pour suivre la côte par une belle route bordée d’une piste cyclable. Il fallut tout de même que cette piste se transforme soudain en un vilain trottoir défoncé, puis sableux ce qui valut à Dany un dérapage absolument pas contrôlé et une gamelle. Pas de mal. Juste quelques écorchures sur une jambe. Mais surgit d’on ne sait où une femme avec des pansements et si le blessé n’en avait pas envie, il fallut bien qu’il lui obéisse et les colle sur ses jambes poilues.

Une belle balade l’étape d’aujourd’hui. Pas de vent. Un temps doux et ensoleillé. Pas de côte. Bah, voilà ! On n’en demande pas plus !

 

Ashiya nous trouvions le parc de la plage bien à notre goût pour passer la nuit. Dommage qu’il ferme à 18 h. Discrètement nous attendions la fermeture, que les gardiens vérifient les rideaux de fer et les serrures des bâtiments, mettent des plots et des chaines à l’entrée, puis, quand tout le monde fut parti, nous montions la tente.

Pour franchir l’isthme qui sépare l’ile de Kyushiu, sur laquelle nous pédalions depuis bientôt trois semaines, de la très grande ile d’Honshu nous n’avons pris ni ferry ni pont mais emprunté un tunnel piéton. Moins long que le tunnel sous la Manche, il mesure tout de même 800 m et passe 21 m sous la surface de l’eau.

Nous trouvions notre coin de bivouac en haut d’une butte boisée, sur l’emplacement d’un ancien fort  d’où l’on entend fort bien les grondements des cargots en partance ou en provenance de Corée ou de Chine.

 

 

Nous étions attendus ( ?) chez un couple de fermiers ( ?). Quand nous arrivions vers 17 h nous y trouvions un jeune couple d’Anglais et la grand-mère. Et j’ai compris, en la voyant avec le bébé de la maison continuellement dans le dos, ficelé avec une écharpe qui a tendance à le laisser glisser en arrière, pourquoi les femmes âgées de ce pays sont toutes cassées en deux.

 

Bientôt un jeune nous montra une pièce avec des futons empilés qui serait notre chambre. La maison, qui n’était encore qu’une grange à aménager, était cloisonnée de parois coulissantes séparant ainsi des pièces au sol de bois, le reste étant gravillonné. Bientôt arrivèrent deux autres couples, Néozélandais et Franco-Espagnole qui étaient venus là comme « work travellers », c’est-à-dire comme travailleurs bénévoles. Hiro, nous présenta son projet : faire revivre une ferme abandonnée, avec un hectare à défricher. Les jeunes étrangers l’aident contre un repas et le logis. Le soir chacun se fit sa tambouille dans une espèce de cuisine et mangea dans son coin, sur l’un des canapés crevassés qui meublaient la pièce centrale. Contents d’avoir des soupes d’avance. Nos hôtes nous ne les vîmes quasiment pas. Ils s’étaient réunis en famille dans une pièce à vivre qui semblait leur être exclusivement réservée. Nous avions l’option de travailler le lendemain avec eux ou laisser notre obole dans la « donation box ». Nous choisissions la deuxième solution et reprenions la route le lendemain matin.

On s’ennuyait un peu. Notre itinéraire jouait à éviter les routes à gros trafic et nous passons notre temps à vérifier sur le GPS.

 

Pour déjeuner , arrêt dans un restaurant routier, vu le nombre de bahuts garés sur le parking et la clientèle essentiellement masculine. Sauf que j’imagine mal un routier français se satisfaire d’une soupe de nouilles, fut-elle copieuse et très bonne.

Ce fut ensuite une journée de galère sous des trombes d’eau à tenter comme la veille de quitter les routes à camions et d’éviter des tunnels trop étroits et dangereux, ce qui nous valut des détours conséquents et de bonnes côtes. Le décor montagneux de la région ne devait pas être mal derrière le rideau de pluie. Dans le milieu de l’après-midi alors que nous ne savions plus s’il fallait s’abriter ou continuer à se faire rincer, nous passions devant un alignement de bungalows comme on peut en voir en Thailande. « 24 h. 5000 Yen », comprenez « ouvert 24h/24 – 40 € ». Mais nous n’avions pas tout compris. C’était 40 € les deux heures ! Je me disais bien aussi, cette couleur rose bonbon dominante !... Pour une nuit on nous faisait un prix : 120 €.

Nous atteignions Iwakuni trempés et frigorifiés, claqués, cherchions vainement un troquet ouvert après 17h pour boire un thé. Je commençais à lorgner les hôtels alors qu’il tombait toujours des cordes. Mais au Japon on n’arrive pas dans un hôtel sans avoir réservé. Nous demandions à tout hasard dans le seul hôtel identifiable le prix d’une chambre. La petite hôtesse – qui s’était précipitée pour nous accueillir dans le sas, de peur que nous dégoulinions sur la moquette – tapa sur sa calculette 80 € - « qu’est-ce qu’on fait ? On prend ? » x 2 = 160€ - « Ah ! Euh non. Pas possible. Désolés. » Elle revint bien vite avec deux serviettes de toilettes en cadeau. On devait vraiment avoir l’air mouillé.

 

Nous nous résignions alors à chercher notre coin de pelouse marécageuse pour planter la tente – toujours sous une grosse pluie – dans le jardin près du vieux pont qui attire ici les touristes. Mais partout des pancartes interdisaient de planter tentes ou parasols. Parasols, nous n’y pensions pas. Alors que j’arpentais les lieux à la recherche d’un coin discret, un couple qui faisait pisser le chien me demanda en Anglais s’ils pouvaient m’aider. J’expliquai mon problème. « Suivez-nous. Nous allons vous montrer où vous installer ». Et ils nous emmènent jusqu’à un square avec toilettes et, surtout !, un grand kiosque bien abrité, avec des bancs. « Mettez la tente à l’abri. Ici, pas de problème ». Un toit ! Et un sol sec ! Une tente sèche ! Des duvets secs ! Oh ! Bonheur ! La femme revint un peu plus tard avec des boissons chaudes. Nous faisions chauffer notre soupe sur laquelle nous ne comptions même plus et nous enfilions dans nos duvets tandis que la pluie ne cessait de tomber en cataractes sans qu’une seule goutte d’eau ne nous atteigne.

 

Nous décidions de passer le dimanche comme nombre de Japonais à photographier le fameux pont d’Iwajuni, nous promener dans le parc jusqu’au temple. La tente pliée, les vélos chargés et bâchés nous les laissions sur notre lieu de bivouac – ce que nous n’oserions pas faire dans un autre pays- n’emportant avec nous que nos carnets de croquis et nos petits sièges. Nous profitions un maximum de chaque rayon de soleil, cherchant tous les  endroits à l’abri du vent. 

En fin de journée nous revenions sur les lieux du bivouac de la veille pour chauffer notre soupe et, à la nuit tombée, remontions la tente. Nous venions tout juste de nous installer confortablement dans nos trekkers et allumions les liseuses quand les flics arrivèrent. « Il est interdit de camper ici. C’est un parc national ». Allons bon ! Tout fut dit avec beaucoup de courtoisie et politesse mais il fallut bien décamper tout de même à 9 h du soir et aller s’installer à l’extérieur du parc national, c’est-à-dire 300 m plus loin, près de la rivière. Quelle chance qu’ils ne soient pas venus nous déloger la veille alors qu’il tombait des hallebardes ! Mais nous apprenions aussi ce soir-là qu’il ne faut jamais bivouaquer deux nuits de suite au même endroit.

 

25 km de ZAC et de ZUP le long d’une route bruyante. Un bol de nouilles (encore ! moi qui aime tant le riz !) dans une espèce de cafétéria et nous prenions le ferry pour l’ile de Myajami sur laquelle est situé l’un des plus fameux sanctuaires shinto du Japon.

Torii (鳥居?) : portail sacré ayant la forme d'un grand portique. Peint en rouge, il servait à l'origine de perchoir au coq du village qui par son chant appelait Amaterasu. Il marque l’entrée dans un sanctuaire shinto : domaine d’un kami et la frontière entre le pur et l’impur. (Wikipedia)

 

 Nous faisions quelques croquis, prenions des photos, regardions des officiants officier tout de blanc vêtu avec leur drôle de coque noire sur la tête. 

 

Ci-dessous, choses vues à Miyajima :

En prime

Un petit cours religieux. Qu’est-ce que le shintoisme ?

Le shintoïsme est essentiellement polythéiste. Le concept majeur du shintoïsme est le caractère sacré de la nature. Le profond respect en découlant définit la place de l'homme dans l'univers : être un élément du grand Tout. Ainsi, un cours d'eau, un astre, un personnage charismatique, une simple pierre ou même des notions abstraites comme la fertilité peuvent être considérés comme des divinités.

Le respect des ancêtres et le sentiment de communion avec les forces de l'univers et les générations passées sont les bases spirituelles du shinto.

Le shintoïsme a persisté en passant sous silence ses références à la mythologie ou au mandat divin de la famille impériale. Au contraire, les sanctuaires se concentrent sur les gens ordinaires en les aidant à maintenir de bonnes relations avec leurs ancêtres et les kami. La façon de penser shinto constitue toujours une part importante de la mentalité japonaise, bien que le nombre de personnes qui se disent animées d’un sentiment religieux ait fortement décru.

La plupart des Japonais ont une vision neutre de la religion et en pratiquent plusieurs dans leur vie. Ainsi, en 2005, selon l'Agence pour les Affaires culturelles du Ministère de l'éducation, la culture, des sports, des sciences et des technologies japonais, on comptabilisait 107 millions de shintoïstes (84 % de la population) et 91 millions de bouddhistes (71 % de la population)3. Une même personne peut aller prier au sanctuaire shinto au Nouvel An japonais pour une bonne année et avant les examens d'entrée à l'école pour implorer son succès, puis plus tard avoir un mariage chrétien dans une église4 plutôt qu'un mariage shinto, et enfin des funérailles dans un temple bouddhiste.

Article rédigé à Kochi (ile de Shikoku) le 6 mai 2018

 

 

 

 

 

 

Hiroshima,

No comment. Depuis on peut faire beaucoup plus fort. 

A la place des ruines ont poussé des jardins.

Après la saison des cerisiers en fleurs, voici celle des rhododendrons et des glycines. Et ça sent bigrement bon !

La spécialité culinaire de la ville est une sorte de crêpe qui recouvre un amalgame de nouilles, herbes, tranches de lard et œuf cuit sur une plancha. L’Okonomyaki, pas très gouteux, mais bien calant. Le « village de l’okonomyaki » n’est pas, comme je l’imaginais, un quartier avec des ruelles bordées de stands, mais un immeuble avec des comptoirs et des tabourets dans les étages.

Vers 8h du matin, sur les trottoirs de la ville, les gens d’Hiroshima vont travailler, à pied, à vélo, ou en train. Comme partout au Japon, écoliers ou employés de bureau, hommes ou femmes, sont tous costumés de noir. Cela fait, avec leurs visages lisses, sans expression, une foule d’humanoïdes un peu attristante.

Tout au long de cette côte, et même ensuite sur l'ile de Shikoku, nous longerons de gros chantiers navals.

Dans le parc d’Ato, en fin de journée des petites dames font plusieurs fois le tour, deux par deux, du terrain de baseball, histoire de faire un peu d’exercice. Je me demandais si elles avaient des podomètres. Il y avait un homme aussi, une serviette blanche à la main – sans doute pour éponger sa sueur pendant l’exercice -  mais qui, contrairement aux femmes, inventait des variantes telles que passer au plus près de nos vélos, et même commencer le tour du terrain en marche arrière, mais à la moitié, trouvant sans doute l’exercice trop casse-gueule, il reprit la marcha avant. Enfin, tout ce petit monde tourna une bonne heure, jusqu’à ce qu’à 19 h pile les réverbères s’allument, signal pour eux de rentrer dans leurs pénates et pour nous de monter la tente. Au lever du jour, à 5h, le premier joggeur arriva. A 7h un homme vint s’entraîner, seul, au croquet, avant l’arrivée des autres membres du club à 8h. La grass'mat' n'est pas bien vue au Pays du Soleil Levant.

Joueurs de croquets

 

Les Japonais jouent beaucoup au golf, à tel point qu’il y a des terrains et des practices même au cœur des villes. Mais les golfeurs sont mis en cage, très hautes cages !

Nous finissions l’après-midi au soleil sur une plage devant une mer parsemée d’ilots verdoyants sur la plage de Sunami.

Mais que se passait-il par ici ? Voilà qu’on nous disait bonjour, qu’on nous faisait des sourires ! Nous avons même reçu quelques signes amicaux de cyclistes. Etions-nous arrivés au Sud de quelque part ?

Le soleil frappait déjà la tente à 6h du matin. Petit déjeuner dehors, face à la mer. Super !

 

C’est à Onomishi que commence un parcours cycliste réputé de 70 km, franchissant 7 ponts suspendus impressionnants. 

Tandis que nous prenions notre café au soleil nous assistions à la préparation d’un groupe pour une sortie cyclotouriste. La plupart des femmes étaient masquées jusqu’aux yeux. Pas de short, ni de manches courtes. Pas une parcelle de peau ne prendrait le soleil et elles pourraient garder leur teint de lait car ici la mode n’est pas au bronzage. L’organisateur réunit tout son monde – une quinzaine de participants – pour leur donner, au micro, les instructions indispensables. Ça devait donner quelque chose comme ceci : « Ici, ce sont les pédales. On y pose les pieds, pas les mains sinon ça s’appellerait des mandales, et ça serait que dalle… » En fait, je n’ai peut-être pas bien compris car tout était dit en Japonais, langue que je ne maitrise pas encore parfaitement. Mais il continua sur ce ton et tout le monde d’approuver avec des courbettes bien orchestrées. Puis il leur fit répéter des mouvements de gymnastique et d’étirements que nous ferions bien de suivre mais je n’ai pas compris s’il fallait les faire avant de monter sur le vélo, à la fin de l’étape ou à chaque carrefour et feux rouges.

Et c’est ainsi que l’on doit garer les vélos

Mais certains ne sont même pas caps

Nous reverrons ce groupe un peu plus loin alors que nous pique niquons à l’ombre. Un organisateur arriva en tête, sauta de vélo et stoppa une circulation inexistante pour faire passer, avec des grands gestes de flic, le gros de la troupe encouragée par sa collègue au micro.

Nos journées commencent très tôt. A 5 h nous sommes réveillés par le jour et les corbeaux. Pas de mouettes ici. Le Japon restera pour nous le pays des corbeaux qui, bizarrement, ne sont pas enroués. Nous trainons un peu dans les duvets jusqu’à une heure décente pour se lever, celle annoncée au haut-parleur municipal – 6h – et, à moins qu’il ne pleuve, debout ! Depuis deux jours petit déjeuner dehors au soleil mais d’habitude il est pris dans la tente, les températures étant plutôt fraiches. Le rangement de tout notre barda et une petite toilette prennent une bonne heure. On pourrait faire plus vite, mais pour quoi faire ? Il est encore si tôt. Le soir, eh bien, une fois notre lieu de bivouac trouvé, nous attendons que les rues se vident, ce qui ne tarde pas après 17h. A 18h nous mangeons notre soupe instantanée quotidienne puis nous montons la tente avant qu’il ne fasse nuit noire, c’est-à-dire à 19 h, et on s’enferme avec les liseuses. Entre temps, c’est-à-dire pendant notre période active, jusqu’à maintenant et à quelques exceptions près, nous n’avons fait que rouler sur des trottoirs, dans le bruit de la circulation, fait des courses et acheter nos barquettes de midi, ce qui nous fait rencontrer les caissières des supermarchés, traversé des bourgades toutes semblables et tristes.

Mais depuis que nous sommes dans les iles, et surtout depuis que le temps est au beau – ce qui ne saurait durer – on dirait que les choses changent quelque peu.

 

 

Donc, ce jour-là, petit déjeuner puis farniente au soleil sur la plage. En face les énormes chantiers dont nous parviennent les bruits et les odeurs de fuel. Malgré ou à cause de cela, nous rêvons aux iles grecques.

La plage et les chantiers

 

 

D’où vient que, assis sous les pins, lorsque les cigales se mettent à crisser, nous nous demandons où est le système optique déclencheur de sons, comme dans les toilettes, aux feux rouges, devant les étals de supermarché, etc. ?

Au pied du Tatara bridge une grande aire de repos très aménagée en bord de mer nous tendait les bras. Terrasse, chaises et tables, toilettes, un hall commerçant bien sûr et un restaurant – qui lui ne propose absolument pas de manger dehors – ouvert de 11h à 16h. Après un petit tour au terrain de camping voisin payant qui offrait moins de confort nous décidions de passer la nuit là. Nous n’y serions pas seuls. Un marcheur monta sa tente sur une table dès la fermeture des boutiques.  Quand le shopping n’est plus possible, les Japonais rentrent chez eux.

Encore un pont. Encore une ile dont nous faisions le tour. Des kilomètres pour rien. Strictement rien d’intéressant à voir.

Et nous arrivions au pied du dernier pont, celui qui, en une enjambée de 4 km devait nous déposer enfin sur Shikoku, avec les premières gouttes de pluie.

Shikoku est réputée pour son pèlerinage, de temple en temple (88 en tout), qui doit se faire à pied. Nous commencions à voir quelques pèlerins et ce soir là l’un d’eux montera sa tente à l’abri sous un grand barnum que n’avions pas osé investir. Tant pis pour nous. Nous serons mouillés.

 

Les Asiatiques n’aiment pas perdre la face, c’est bien connu. Première condition, ne surtout pas affirmer ce dont on n’est pas sûr. Et les météorologues japonais l’ont bien compris. S’ils vous disent qu’il pleuvra demain à partir de 2 h du matin, il pleuvra à 2h du matin – pas 1h30 ou 2h 15. Vous pourrez vérifier. Et s’ils prédisent une éclaircie entre 7 et 8, ils savent ce qu’ils disent. Et les couillons ce sont ceux qui attendront 8h15 pour replier la tente, sous la pluie. Par contre, pour ce qui est du temps dans deux jours, ils affichent qu’ils ne peuvent pas prévoir avec précision, contrairement à certains de nos services météorologiques qui vous annoncent le temps, la force du vent et la pluviométrie heure par heure pour dans trois semaines et que nous sommes assez bêtes pour consulter quand même, comme l’horoscope.

La pluie. Encore ! D’abord fine avant de devenir lourde et pénétrante. Nous passions le dernier pont et n’en voyons littéralement pas le bout plongé dans les nuages qui eux-mêmes étaient à ras de terre.

A chaque extrémité de pont est une aire de repos, location de vélos et boutique de souvenirs, restaurant et office du tourisme. Ce dernier nous parut si confortable avec ses fauteuils et sa grande baie vitrée que nous nous y installions un bon moment. Café, dessin… 

Poulpe séchés en vente sous plastique

 

Un couple de Français avec deux gamines, en vacances pour deux semaines au Japon, s’apprêtait à partir sur des vélos de location pour le parcours des 7 ponts. Ça fait partie des programmes « découvertes du Japon ». Je les voyais mal partis et pas bien arrivés avec leurs petits blousons et leurs baskets par ce déluge.

Nous repartions nous aussi, bâchés des pieds à la tête, vers Imabari centre-ville pour y déjeuner. Plus d’une heure nous avons tourné, viré, dans cette ville déserte et détrempée à la recherche d’un restaurant ou snack ouvert pour finir enfin vers 14 h dans une supérette qui proposait trois sièges à ses clients. Il restait 17 km pour arriver chez  notre hôte qui ne pouvait pas nous accueillir avant 18H. L’accueil fut réservé, à la japonaise, dans une cuisine foutoir. Notre hôte avait fini de diner (heureusement nous avions prévu des soupes). Tout en sirotant , dans l’ordre, des petits verres de vin blanc, puis rouge, puis du whisky – sans nous en proposer d’ailleurs – il parlait un mélange d’Anglais et de Japonais que nous avions bien du mal à comprendre. Mais heureusement il parlait peu, la TV étant allumée. Puis à 19h30, tel un ressort, il se leva et nous fit signe de prendre nos sacoches. Il allait nous montrer nos chambres, nous aurions chacun la nôtre avec un lit simple. Et lui-même se retirait dans la sienne. Il nous dira le lendemain ne dormir qu’entre 20h et 23 h, et regarder la télé le restant de la nuit. Dehors il pleuvait toujours à torrents et nous apprécions particulièrement d’être à l’abri. Les camions qui passaient devant la maison, firent trembler nos lits toute la nuit.
Nous étions à l’abri, certes, mais nous allions repartir avec des affaires humides et notre lessive pas faite. Nous réservions par Internet un hôtel dans la prochaine ville.

Et nous quittions notre hôte en nous disant que, décidément, ce n’était pas encore cette fois-ci que nous avions découvert le mode de vie d’une famille japonaise.

 

L’hôtel réservé, d’apparence luxueuse, faisait face à … une cathédrale ? 

Etant arrivés un peu trop tôt pour avoir la chambre nous allions visiter la dite « cathédrale » - qui n’en était pas une. D’ailleurs il n’y avait pas de croix. Nous pénétrions dans un hall genre réception d’hôtel, à la décoration très kitch. Le plan de l’établissement indiquait un salon de mariage au premier étage, un buffet de sucreries au deuxième, et plus haut encore, une « chapelle chrétienne ». –Pouvait-on voir la chapelle ? – Non, elle était fermée. Nous commencions à comprendre qu’il s’agissait d’une fausse église sans doute pour y contracter de faux mariages chrétiens, à consommer en face dans notre hôtel qui s’avérait être un « love hôtel », et se terminer dans la clinique mitoyenne qui avait sûrement un service maternité.

 

Notre Love Hôtel devait remplir les jours creux en attirant des touristes par des prix alléchants. Dans ce hall nous croisions deux Français avec leurs valises à roulettes et un jeune couple d’Occidentaux chargés de gros sacs à dos, pas le genre de la clientèle habituelle à mon avis – mais je peux me tromper. Dans la chambre de 50 m2, nous tendions aussitôt notre corde à linge pour faire sécher notre lessive et nous sentir plus comme chez nous. Le menu du room service proposait de se faire livrer du Champagne mais nous préférions faire chauffer notre  soupe de nouilles.

Le repos du cycliste, ça devrait être comme cela tous les jours

 

Nous traversions des villages absolument déserts, sans aucun commerce mais dans lesquels nous devinions cependant des activités humaines à l’intérieure des entrepôts. Dans un de ces ports l’odeur de poisson fumé nous monta aux narines. Ah ! Ça sentait le haddock aux pommes de terre persillées que maman nous servait autrefois. J’en salivais et pendant un bref instant ne fus plus en train de pédaler au Japon mais bel et bien à la table familiale devant mon assiette fumante. Cela me déclencha une faim terrible.

Nous avions repéré sur la carte un camping gratuit près d’une plage. Mais à l’arrivée il n’y avait aucun endroit où planter la tente et les toilettes étaient fermées. Nous retournions au village le plus proche, à deux kilomètres, par une route minuscule en corniche et y trouvions un petit jardin public. Une digue en béton nous bouchait la vue côté port et, côté terre, le village était écrasé par une énorme montagne plantée d’arbres très sombres. On n’aimerait pas trop être coincé là par forte tempête.

Changement de paysage. Nous nous retrouvions en montagne, bien que tout près de la mer. De tunnels en tunnels (7 ce jour-là) nous atteignions un vaste plateau. Pour regagner le niveau de la mer, ce sera une descente de 6 km, sans un coup de pédale. La vue était belle sur les presqu’iles et les iles couvertes d’une végétation très dense. En bas, un  petit port ostréicole et des vergers d’agrumes en pleine floraison. 

Ah ! La bonne odeur ! Le soleil était revenu. Il y avait la mer, et même un voilier de plaisance  (chose assez rare au Japon), la lumière était belle, des mouettes criaient au-dessus de nous, les toilettes étaient toutes neuves. L’endroit nous plut. Nous ne trouvions pas un coin de jardin public, ni un kiosque, ni même un banc dans tout le village. Qu’à cela ne tienne, nous allions camper sur un terrain vague en bordure de route, près des toilettes. Une femme avait voulu s’occuper de nous. Elle avait fait des allers-retours de ce petit pas pressé, le buste légèrement penché en avant qu’ont beaucoup de Japonaises et qui donne l’impression qu’elles vont se casser la figure à coup sûr. Celle-ci donc nous causait, nous racontait des tas de choses dont nous ne comprenions pas un traitre mot. A notre grand soulagement elle finit par nous laisser et ne réapparut qu’au moment de notre soupe, avec des oranges et des pamplemousses en cadeau.

Petit déjeuner sur le port et toile de tente qui sèche

 

Mais un mot sur les tunnels dont certains font deux kilomètres de long, voire plus. Je les déteste, même s’ils nous évitent de sacrés détours et dénivelés par des routes qui de toute façon bien souvent n’existent plus. Même quand il y a un trottoir pour piétons et cyclistes, souvent pas bien large, j’ai la trouille là-dedans. A maintes reprises la lumière y fut réduite et nous nous sommes trouvés dans des trous noirs que nos lampes trop faibles ne percent pas. On ne sait alors plus où est le bord de ce foutu trottoir et l’on se met à guidonner. Il y eut tout de même deux exceptions : un tunnel avec un trottoir large comme un boulevard et un autre réservé aux cyclistes.

Tunnel spécial cyclistes

 

Nous avons longé la mer pendant une dizaine de kilomètres. Les vergers d’agrumes s’étagent sur des pentes si raides que des chariots et des rampes métalliques permettent de redescendre la récolte.

Des alevins séchaient au soleil sur le bord de mer. Nous en retrouverons en vente dans un supermarché local.

Puis nous sommes montés sur un plateau entièrement voué à la riziculture. Les rizières étaient en eau et cela faisait de grands bassins géométriques jaune orangé, de la même couleur que les gros arbres non identifiés qui moutonnent dans la montagne. Sur le bord de la route nous verrons ce que nous avons appelé des « machines à riz ». Ce sont des espèces de machines à sous qui décortiquent le riz en quelques minutes. 100 Yens – soit 75 cents – les 100 kg. Cela doit être très utile pour les petits récoltants.

Nous bifurquions pour suivre, par une route très tranquille, les méandres d’une rivière, la Shimanto. Dans un paysage de montagnes, nous longions un torrent de la couleur du Verdon sous un ciel d’azur, bénéficions d’un faux plat descendant … voilà bien longtemps que nous ne nous étions sentis aussi heureux à vélo.

La journée se finit dans un vrai camping au bord de l’eau et nous plantions la tente dans un coin de prairie. Il y avait déjà d’autres campeurs d’ailleurs, surtout des motards. Jusqu’à maintenant nous avions toujours été seuls. Mais c’était le début de la Golden Week, LA semaine de vacances des Japonais. Notre mois d’août qui pour eux ne dure que 7 jours. Jusqu’au week end suivant toutes les entreprises et toutes les écoles seront fermées et des festivités sont prévues un peu partout. J’ai lu sur Internet qu’il est même recommandé aux étrangers de ne pas voyager au Japon pendant cette période.

 

Il est de tradition ces jours-là de pendre des poissons en tissus devant les maisons ou en travers des rivières, les carpes étant porte-bonheur.

Puisqu’ils étaient tous sur la route, nous n’allions pas bouger et  votions une journée de repos complet.


Article rédigé le 19 mai 2018 à Osaka

 

Nous vous avions donc laissés il y a une vingtaine de jours dans un camping en bordure de rivière.

 

Une belle balade le long de la Shimanto River qui faillit bien commencer sous la pluie mais le ciel ne fut que menaçant par moment. Les méandres de la rivière, que la route principale ignore par des tunnels, nous furent offerts par des vicinales minuscules traversant des forêts de bambous, des hameaux agricoles, des petites plantations de thé. Un régal. Au sujet du thé d'ailleurs nous n'en avons pas beaucoup bu. Quant à la Cérémonie du Thé, avec le décors adéquat et les gestes rituels, cela coûte un bras. Donc, vive le Nescafé.

Nous déjeunions sur une aire de repos. Trois préposés faisaient le service d’ordre sur le parking. Nous arrivions par la sortie. Il nous fut immédiatement demandé par gestes de ressortir et de faire le tour. D’humeur joyeuse nous éclations de rire et passions tout de même. Du coup le second préposé fit arrêter les voitures qui avançaient au pas à la recherche d’une place et, sans dévier ni nous presser outre mesure, nous allions nous garer entre les Harley et Yamaha de même gabarit. Je me sentais un peu coupable du possible désarroi et peut-être de la dépression nerveuse des gardiens du parking.

En ces journées de vacances étaient sorties les grosses bécanes et curieusement il y avait bien plus de Harley que de marques nationales.

 

Le camping visé pour terminer cette belle journée s’avéra n’être pas situé là où nous l’attendions. En fait nous l’avions dépassé d’une dizaine de kilomètres. Guère envie de faire demi-tour. Nous commencions par boire un café sur une aire de repos (il y en a tous les 10 km sur cette route) au-dessus de la rivière, profiter des toilettes pour nous laver, puis montions sur une terrasse où nous découvrions un terrain de sports et loisirs avec tables, bancs et tonnelles. Sur l’estrade qui doit servir de scènes lors de spectacles nous dressions dès la nuit tombée la tente à l’abri du vent, de la pluie et de la rosée.

Shimanto nous allions jusqu’au temple. Il y avait là quelques pèlerins, tous en blanc, certains pleins de grelots, à décourager toute compagnie pendant la marche, d’autres oreillettes et  téléphone branchés, faisant les gestes rituels de façon à notre avis un peu bâclée et machinale, mais nous ne sommes pas experts en shintoïsme.

Les pèlerins, nous les retrouverons sur l’aire de repos routier à la sortie de cette ville triste et sans intérêt. Font-ils le vœu de silence ? Ils semblent s’ignorer les uns les autres et ne se regroupent pas pour bavarder.

La météo annonçait pour le lendemain encore une journée diluvienne. N’ayant pas trouvé de chambre d’hôtel dans le coin pendant cette Golden Week nous prenions une route qui devait nous mener 20 km plus loin en pleine montagne et forêt (Rain Forest en l’occurrence) où nous trouverions un onzen(établissement thermal) et un camping. Le camping s’avéra un peu crado, le terrain tapissé de cailloux mais nous savions que nous pourrions rester plus facilement deux nuits et la journée entière qu’en bivouaquant dans un jardin public. Il n’y avait bien sûr que des toilettes à peine décentes, à la turque et sans chasse d’eau, et des éviers bouchés par de l’eau stagnante dégueulasse. Les campings japonais sont une vraie honte et les toilettes publiques en ville sont bien plus propres et confortables. En outre nous nous étions fourrés dans un vrai trou en bordure de rivière et surmontée de montagnes très vertes. Nous allions vite baigner dans l’humidité.

 

Il plut « des  chats et des chiens » comme disent les Anglais ou« comme  vache qui pisse » selon la formule beaucoup plus poétique des Français, 24 heures d’affilé. J’avais imaginé passer une partie de la journée douillettement dans l’établissement thermal tout près de là mais impossible de mettre le nez hors de la tente sans être rincé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Il fallut bien toutefois, l’inondation se faisant menaçante, sortir dans le milieu de l’après-midi pour déménager le campement à l’abri sous le kiosque à moins de cinq mètres. Et si nous n’étions pas vraiment au sec, l’humidité ambiante étant de 100%, nous n’étions pas plus mouillés, ce qui était déjà bien.

A 5h du matin, avec le lever du jour, un grand vent commença à souffler. A 5h45 un abruti vint garer son fourgon tout près de notre kiosque et se mit à parler très fort avec le jeune campeur, notre voisin, déjà debout bien sûr à cette heure tardive pour un Japonais. Nous nous levions donc. Pendant deux heures et demie, le temps que nous déjeunions et rangions nos affaires, tentions de faire sécher bâche et toile de tente, ce bavard n’a pas arrêté, tout en préparant son vélo pour une petite virée. Nous étions prêts à prendre la route avant lui.

 

La route, ce matin-là, malgré les grands coups de vent frisquets, fut  bien jolie. Parfois tellement étroite qu’un vélo aurait difficilement croisé une voiture, que nous ne rencontrions pas, elle suivait une petite rivière de montagne en serpentant entre exploitations d’épicéas et les bambous.

Puis, après une vingtaine de kilomètres de faux plat très doux, elle dégringola vers la mer en pente raide pendant 7 à 8 km et nous étions bien contents de l’avoir prise dans le bon sens.

Un superbe endroit pour camper sur une plage se présenta juste après déjeuner. C’était un peu tôt. Mais après, en arrivant surSuzaki, encore un de ces ports industriels moches comme tout, ce fut la galère pour trouver un emplacement. 

Cathédrale des temps modernes

 

Alors que nous étions prêts à rallonger l’étape d’une vingtaine de kilomètres vers un hypothétique parc indiqué sur la carte, un terrain de sport sous un autopont apparut. Des vieux assis papotaient et un groupe de jeunes s’y ébattaient. A l’aide de Google Traduction je demandais si la grille serait fermée la nuit et si l’on pouvait camper. Sans le savoir j’étais tombée sur le gardien du terrain qui nous dit que, oui nous pouvions camper et qu’un portillon restait ouvert. Il y avait des toilettes à notre disposition. A 18 h nous demeurions seuls avec les grillons et les grenouilles, pas trop importunés par la circulation d’autant que nous nous étions installés le plus loin possible de la route.

Puis ce fut une journée de grand vent. Nous suivions une route de crête qui traversait une péninsule avec des côtes abruptes et des descentes trop courtes.

 Alors que nous passions un pont le vent fou nous cueillit et nous luttions ferme en poussant les vélos. Nous avions faim et avions un coup de barre. Le Family Mart du patelin proposait carrément une salle de restaurant pour manger les plats préparés ou bento. C’était le repos des pèlerins. Ils étaient nombreux à y faire halte, mais encore une fois sans jamais se regrouper ni se parler. Depuis le matin d’ailleurs, sur cette route 47, nous en avions croisé plusieurs et nous les plaignions de devoir marcher sur le goudron, au bord de cette route fréquentée. Sur un parking où nous avions profité des sanitaires pour nous laver, un jeune Danois, avec tout l’attirail du pèlerin de Shikoku (bâton, chapeau conique, veste blanche) était venu nous parler. Il marchait depuis deux semaines et encore pour deux semaines et n’avait guère d’échanges qu’avec les autres pèlerins étrangers, pour la raison principale que les Japonais, même jeunes, parlent rarement une autre langue que le Japonais. Le parcours de 1 400 km pour visiter les 88 temples et obtenir un tampon dans chacun d’entre eux sur son carnet, l’équivalent de la crédencial du St Jacques, se fait à 90% sur des routes. Il me montra un guide avec le tracé, les lieux où dormir – chambres d’hôtes ou dortoirs à réserver par téléphone (et se posent encore le problème de la langue) - et les emplacements des supermarchés pour s’approvisionner.

Après une bonne heure de repos nous hésitions. Aller jusqu’à Kochi ? Nous arrêter ici ? Le vent était toujours aussi fort. Il y avait beaucoup de circulation sur la route. Tout était sorti ce jour férié : les motos, les bagnoles de sport, les familles en vacances et même, même, quelques camping-cars. Un parc au bout du port eut raison de notre courage. Nous sortions nos petits sièges, nous installions en plein soleil à l’abri du vent et passions le reste de l’après-midi à regarder les pêcheurs à la ligne et à lire.

La nuit allait être mouvementée. Alors qu’habituellement il n’y a plus un chat dehors dès 7h du soir, les derniers pêcheurs à la ligne ne partirent que vers 10h. Puis il y eut des promeneurs nocturnes qui baladaient leurs lampes de poche sur la tente. Puis des motards qui passèrent et repassèrent bruyamment, ayant juré d’emmerder le bourgeois cette nuit-là. Les Japonais auraient-ils la permission de minuit le 4 mai ?

Attention, tsunami

 

Deux jours de pluie étant annoncées nous décidions de ne pas nous aventurer en montagne comme prévu mais de réserver deux nuits d’hôtel. En attendant nous nous arrêtions au port de Kochi, une étape de 15 km seulement.

Pique nique du dimanche à Kochi

Le parc public de Kochi en bord de mer permet le camping gratuitement pour une semaine maximum. Nous y arrivions par un pont très haut, aux trottoirs si étroits qu’inutilisables et étions obligés de pousser les vélos sur la chaussée avec une circulation dense. Situation complètement crétine, surtout que nous apprendrons par la suite qu’un peu plus loin un ferry gratuit permet le passage des piétons et vélos.

Après-midi passée à lire au soleil. Dans la soirée un jeune couple de Tchèques voyageant en stop vint planter la tente près de nous. C’était leur deuxième séjour de cinq semaines au Japon. Eux non plus n’avaient pas beaucoup d’échanges avec leurs hôtes couchsurfing. Nous apprenions par ailleurs qu’il est extrêmement impoli de regarder quelqu’un en face au Japon et aucun Japonais ne se le permettrait. Encore une barrière pour protéger sa vie privée : un masque sur le visage (soi-disant pour des raisons d’hygiène), des visières intégrales noires masquant complètement le visage -très à la mode-, des maisons fermées, des fenêtres obturées… Nous avions remarqué aussi que très peu de gens téléphonent dans la rue, peut-être parce que la vie privée ne regarde personne.

Une Française résidant au Japon vint à passer dans le camping. Et nous parlions du beau temps et de la pluie. De la pluie surtout qui, en juin, tombe parait-il sur le pays de façon très abondante avec des températures de 35-40°. Inutile de penser alors à camper dans des parcs immergés sous un mètre d’eau. Nous pensons du coup raccourcir notre séjour.

Oùc’qu’on est ?

 

Le dimanche est jour de marché le long de l’avenue principale de Kochi. Nous commencions par faire un tour au château, de construction typiquement japonaise comme tous ceux déjà vus. 

Puis le long des stands du marché, très peu alimentaires, et finissions dans les rues couvertes du centre-ville vouées uniquement au shopping.

La pluie commença à tomber dès 14h le dimanche et n’arrêta plus jusqu’au mercredi matin. Contrairement à l’usage l’hôtelier nous donna la clef de la chambre avant l’heure officielle du check-in – 15h. Et nous nous mettions au boulot : douche, lessive, courrier, Skype avec nos proches, itinéraires des jours suivants, tri des photos… Nous commencions également à regarder les dates de départ des bateaux pour la Corée. Nous ne remettions le nez dehors que le lundi midi pour aller, avec capes et parapluies, jusqu’au Horime Market, une sorte de halle pleine de stands de nourriture où nous trouvions un peu d’exotisme chez un Indien avec un thali et un poulet biryani.

 

Il plut 44 heures d’affilé. Puis le soleil s’est levé, à déchiré les cieux et le vent s’est chargé du reste de la besogne. Un vent fort et froid. Un Mistral quoi ! Partis de bonne heure de l’hôtel nous devions être vigilants avec la circulation dense en début de journée et les rafales qui nous bousculaient. Il fallut même mettre plusieurs fois pieds à terre pour ne pas être déséquilibrés. Nous n’aimons pas le vent, comme tout cycliste, mais le préférons tout de même à la pluie. Au moins peut-on essayer de lutter, d’avancer un peu quand même. Puis il y eut un tunnel étroit et sombre que nous évitions par une jolie petite route et, à la sortie de ce tunnel nous déjeunions dans une sorte de restaurant d’une soupe de nouilles que nous qualifions de « soupe cantoche » mais qui était peut-être une spécialité gastronomique régionale.

Ça grimpe sévèrement

 

Il restait un peu plus de 5 km jusqu’au camping présumé quand la pente fut si raide que pousser les vélos si longtemps ne nous parut pas raisonnable avec déjà 60 km dans les pattes. Nous avisions un tout petit carré d’herbe près d’un terrain de sports, en contrebas de la route. Ce serait là notre bivouac du jour. Le soleil passa derrière les montagnes et tout de suite il fit froid. Nous n’étions pourtant qu’à 400 mètres d’altitude, mais dans une vallée très encaissée surmontée de sommets à 1000 mètres et plus.

Et ça descend raide

 

Nous passions un tunnel puis une descente raide comme un mur pour atteindre la vallée de l’Iya.

Un beau pont de lianes et de bambous attire les foules dans cette gorge.

Et il y a tout pour les accueillir : un immense parking sur des pilotis en béton au-dessus de la rivière, des magasins de souvenirs, restaurants, etc. On peut payer pour  passer sur le pont et c’est le fun assuré. 

Mais heureusement nous y étions un jour creux.

 

Nous quittions les lieux après une soupe de nouilles à la mode du coin –  « spécialité régionale » là aussi – meilleure que celle de la veille et surtout accompagnée d’un bol de riz. Soupe de nouilles + riz ? Originale idée de menu…

L’ancienne route 32, très étroite et sinueuse, nous fit suivre les gorges impressionnantes de la rivière. 17 km de grand spectacle et presque de solitude avec une lumière superbe. 

Une belle promenade vraiment qui se termina dans la vallée de la Yoshita, axe routier et ferroviaire entre la côte ouest et la côte est de l’ile de Shikoku.

Au bord de cette rivière encombrée d’un chaos de roches étaient aménagées quelques parcelles pour le camping, un bloc sanitaire et des points d’eau. Nous y arrivions juste au moment où le soleil passait derrière les montagnes.

Notre voisin de camping était intéressé par nos vélos. Il nous montra des photos des deux vélos carénés qu’il avait fabriqués. Le prochain serait un vélo couché.

 

Nous avions cherché le moyen de rallier le port de Katamatsupar la route la moins fréquentée et la moins difficile car il nous fallait traverser un massif montagneux. Notre option s’avéra bonne même si nous allions faire un peu plus de kilomètres. Nous roulions tranquillement dans ces paysages boisés et sans surprise, ou presque. 

Aire de repos intitulée par Daniel « Le costaud des Batignolles »

La journée allait se terminer sur les rives d’une retenue d’eau signalées comme parc mais, comme beaucoup d’autres endroits du même genre, laissées à l’abandon. 

Nous profitions de cette soirée fraiche mais encore ensoleillée, sachant qu’une fois de plus il allait falloir subir deux jours de pluie. Nuit rythmée par le chant des crapauds buffles.

 

3 km de campagne. C’est tout ce qui nous restait à parcourir avant de nous retrouver en zone urbanisée. A 10h nous faisions la pause dans un jardin de la ville de Takamatsu. A midi nous avions enfin trouvé le Terminal Ferry pour Kobe, bien excentré et nullement signalé. Billets en poche pour un voyage de nuit nous retournions vers le port, la digue, les restes insignifiants du château. Il allait falloir tuer le temps jusqu’à 1h du matin.

Pas de matelas ni futon ni douches dans ce ferry. Mais des estrades moquettées où chacun s’allonge tant bien que mal à même le sol, la veste sous la tête en guise d’oreiller. Il est vrai que la nuit n’allait durer que quatre heures. Le bateau entra au petit jour, sous un ciel menaçant, dans un port gris béton.

Nous petit-déjeunions dans la salle d’attente puis attendions 8h pour en sortir. Il pleuvait bien sûr. Les vélos attachés et bâchés, nous partions à pied vers le centre-ville. Kobe a été en partie détruite par le tremblement de terre de 1995 qui ne fit pas moins de 6 000 morts. L’avenue centrale est bien ombragée et fleurie. Pas besoin de système d’arrosage dans ce pays, c’est gratuit, automatique et naturel.

La plupart des magasins étaient encore fermés. Devant le hall de jeux vidéo et machines à sous des clients attendaient l’ouverture. Nous trouvions refuge dans un 7/11 avec un café. La Moto Machi est une rue couverte commerçante d’environ 1 km de long. Elle n’avait pour nous d’autre intérêt que d’être couverte justement. Mais vu la foule de promeneurs et quelques groupes de touristes, le shopping ou tout au moins le lèche vitrine est une occupation très prisée. Nous nous laissions avoir comme tout le monde également par le pseudo quartier chinois et ses restaurants où on mange bien moins chinois que dans le 13ème à Paris. C’est cher et pas bon mais malgré la pluie torrentielle les badauds étaient appelés à grands cris par les restaurateurs.

Rue du quartier pseudo chinois de Kobe

Enfin il était temps d’aller rechercher nos affaires au port. La pluie ruisselait sur les trottoirs, formait de vraies mares dans les rues. Nous jugions plus prudent de pousser les vélos plutôt que rouler sur le sol glissant et avec des freins rendus totalement inefficaces. Nous poussions donc sur 3 km de trottoirs en ville sous cette pluie battante pour arriver en faisant floc floc dans les chaussures à l’hôtel. Le déluge ne dura, cette fois-ci, que 16 heures d’affilé.

Grand soleil le lendemain dès 6 h du matin. C’est à se demander ce qui s’était passé la veille.

Arrivée sur Osaka

 

Le GPS nous conduisit de Kobe à Osaka (40 km) uniquement par des rues et des boulevards de banlieue, avec certes des feux tricolores tous les cents ou deux cents mètres, mais très peu de circulation. Ce fut long mais nous évitions complètement les routes à camions redoutées. 

 

 

 

Si le trafic est intense sur les routes en revanche il est très fluide dans les grandes villes. Il est vrai qu’il est interdit de se garer dans les rues et que les parkings obligatoires sont plutôt chers.

Dans cette énorme zone urbaine (Kobe-Osaka-Kyoto) le quidam se déplace beaucoup à vélo, pour aller faire ses courses sur de vieux biclous, aller chercher les enfants à l’école sur des vélos électriques équipés d’un siège enfant à l’arrière et un à l’avant, se rendre au travail sur un mini-vélo à toutes petites roues.

 

Les vélos électriques des mamans

La chambre réservée ne faisait que 6m2, nous le savions. Mais tout de même que les murs sont proches dans un espace de 6m2 ! Nous espérions y rester peu, comptant sur un bateau pour la Corée dans les trois jours mais ledit bateau étant plein nous voici bloqués là pour presque une semaine. Nous allons donc prendre nos repères et faire un peu de tourisme.

L’hôtel est situé dans le quartier central où sont tous les autres hôtels de cette catégorie mais la population observée dans la rue n’est plus la même que celle des petites bourgades d’1 million d’habitants seulement traversées jusqu’à maintenant. Des pauvres, des paumés, des abrutis d’alcool, on en voit à Osaka. Dès 18 h des bars réunissent au comptoir des consommateurs, masculins pour la plupart, autour de grands verres de bière et d’amuse-gueule. Un quartier de restaurants, assez vulgaire à mon goût, propose les mêmes plats que dans les Kombini mais deux fois plus chers.

Nous trouverons notre repas de chaque soir au rayon très fourni du supermarché du coin pour 2 à 3€ par personne. Il faut dire que la clientèle d’habitués n’a pas l’air de rouler sur l’or. D’ailleurs ici, question de rouler, cela ne se fait plus sur des vélos électriques ou mini vélos derniers modèles, mais sur de vieux biclous un peu déglingués. (Les nôtres sont bâchés dans la cour de l’hôtel)

 

Nous commencions par visiter le Musée des Beaux-Arts d’Osaka où nous nous ennuyons copieusement mais certes pas longtemps vu le peu d’œuvres exposées. Puis quelques temples et un jardin.

Ensuite, Kyoto n’étant qu’à ¾ d’heure de train, nous allions visiter cette ancienne capitale du Japon. Des temples en veux-tu en voilà, certains très beaux, d’autres surtout bien vendus par les photos de l’Office du Tourisme, mais que de monde ! Quelle foire !

Le Fushimi temple et ses mille toriis vermillon payés par des particuliers ou des firmes dont les noms sont gravés sur les colonnes. Une sorte de pub finalement ou bien peut-être un appel : « priez pour mes sous».

Promenade dans une « forêt » de bambous. Ne croyez pas pour autant que nous ayons été seuls à nous perdre dans la végétation. Non. Nous étions dans une unique allée noire de monde, mais c’était bien beau tout de même et  le photographe sait cadrer…

Moi qui cherchait désespérément des jardins zen à tous les coins de rue depuis notre arrivée au Japon, j’en ai enfin vu un. Il y avait très peu de monde et nous avons pu nous y assoir au calme, plus pour dessiner que pour méditer, soyons francs. Chaque rocher, chaque élément est un symbole mais j’ai très mal retenu la leçon.

Les rickshaws ne sont plus proposés qu’aux touristes. Les muscles des gars sont éloquents. Je me souviens que Pierre Loti avait été très impressionné par ces gars qui courent en tirant la voiture – à son époque pour une misère – et ce serait peut-être bien le moment de relire Madame Chrysanthème. (Je peux vous l’envoyer pour votre liseuse si vous le désirez)

Promenade à Nara, une autre ancienne capitale, où un quartier de maisons traditionnelles a été restauré et  nous y étions seuls. Ouf!

Dans quelques jours nous quitterons donc le Pays du Soleil Levant pour celui du Matin Calme.

Nos ressentis concernant le Japon où nous aurons passé un peu plus de deux mois et parcouru 2 000 km :

 - Ripolin y ferait faillite  d’après Dany. Les maisons sont grises, les rideaux sont gris, les gens sont gris.

Sur un quai de métro la foule des travailleurs en costume

 

- Nous avons roulé dans des villes sans centre, des alignements de maisons et immeubles tous semblables, sur des kilomètres de rues vides de piétons, et en l'occurence d'automobilistes aussi.

- les pistes cyclables ne sont bien souvent que des trottoirs défoncés et pas entretenus. Sont-elles là pour protéger le cycliste ou pour l’évincer de la route et de son goudron bien lisse ?

 

- Nous avons vu les grues du Japon. Des centaines et pas forcément cendrées, ces dernières étant migratrices et les premières sédentaires.

Les grues du Japon

- Bien sûr on se sent dans ce pays formidablement en confiance, sans crainte de vol ni  d’agression

- bien sûr c’est le paradis du campeur puisqu’on peut planter sa tente quasiment n’importe où

-bien sûr, les Japonais sont calmes et les nuits sont très silencieuses ce que nous, pas noctambules pour deux sous, avons beaucoup apprécié

- bien sûr on peut s’y nourrir pour pas cher, des plats préparés très corrects étant en vente dans tous les supermarchés à partir de 3 ou 4 €

-  et le confort des toilettes … ! (mais j’en ai déjà longuement parlé)

 

 

- bien sûr d’une façon générale les Japonais sont gentils. Certains nous ont même offert qui un paquet de gâteaux, qui un fruit ou un café. Mais la Terre entière est peuplée de braves gens.

Mais il  est temps de quitter le Japon. Nous ne supportons plus la petite voie idiote qui parle, toujours sur le même ton, quand on entre dans un ascenseur, dans un magasin, quand on touche n’importe quel bouton, quand on traverse aux feux, quand un camion met son clignotant, partout, tout le temps. L’un d’entre nous va finir par lui tordre le cou. Nicolas Bouviers déjà, dans les années 60-70 n’en pouvait plus de ces machines parlantes qui l’avaient poursuivi jusqu’au sommet du Fuji (cf. Chroniques japonaises). Le journaliste Tiziano Terzani avait fait une dépression nerveuse pendant son séjour au Japon mais je ne sais plus si c’est pour cette raison (voir « Le grand voyage de la vie » de Terzani)

Pour conclure,

-         Au Japon, nous nous sommes ennuyés.

 

C’est un pays triste, le plus triste de tous les pays d’Asie que nous ayons visité jusqu’à maintenant,  et nous ne comprenons pas l’engouement des voyageurs – et même des copains cyclos (qu’ils ne nous en veuillent pas) – pour ce pays. Nous avons dû passer à côté.

Une photo en prime pour finir :  

une bande d’affamés