Notre voyage printemps-été 2018, pour voir la carte cliquez ici

Article rédigé le 3 juillet 2018 à Karakole (Kirghiztan)

 

De l’air, de l’air, poursuivons la transhumance (Kenneth White)

 

Le Kazakhstan est souvent qualifié de « pays d'Asie centrale » en raison des liens historiques, linguistiques, culturels et politiques qui le lient aux quatre autres ex-républiques soviétiques d'Asie. L'Extrême-Ouest du pays n'est généralement pas considéré comme faisant géographiquement partie de l'Asie centrale mais de l'Europe (selon une convention généralement admise, le continent européen s'arrête aux monts Oural puis au fleuve du même nom) : le Kazakhstan est ainsi situé sur deux continents (bien que la partie européenne soit désertique et très peu peuplée).

Cinq fois plus grand que la France mais peuplé d'environ 18 000 000 d'habitants, le Kazakhstan a l'une des densités de population les plus faibles du monde. (Wikipedia)

 

Et nous voici à Almaty, la plus grande ville du Kazahstan (1 600 000 habitants), chez Oga qui tient une guesthouse de voyageurs. L’ambiance y est sympathique. Autour de la grande table de cuisine nous rencontrons des gens de tous âges qui voyagent, en bus ou à vélo, à travers les pays en stan – Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, etc… Certains s’apprêtent à emprunter la Pamir Hyghway. Les échanges et les récits fusent.

 

Le ciel est plus léger qu’en Asie de l’Est. Le merle chante à notre grande joie. Son chant est une des choses au monde qui me rend le cœur léger. Les montagnes encore partiellement enneigées encadrent cette petite ville calme et verdoyante. Les prix sont doux. Nous retrouvons le plaisir de manger des légumes et des laitages. Nous sommes de retour dans la civilisation du pain, du lait et du miel.

Par le bus puis un téléphérique nous montions jusqu’à 3200 m, sur un plateau au pied de pitons rocheux qui s’élèvent à 4 000 et même 5 000 m d’altitude. Les roches noires déchiquetées des sommets et les longues coulées de neige étaient de bons sujets pour le dessin à l’encre. La neige ? Elle tombait d’ailleurs en petits flocons clairsemés, bien durs. C’était pur, dur, beau.

Cela nous purifiait de tous ces mois passés entre des tours et des barres d’immeubles. A nos pieds la petite ville verte d’Almaty et une plaine immense, plate et désertique.

Première étape en Asie Centrale, en route vers le Kirghizstan, le pays des yourtes et des pâturages, des lacs et des neiges éternelles.

 

Cela commença par une route à grande circulation sur environ 5 km, puis une route complètement défoncée, avec des trous énormes le long d’un canal.

Nous piqueniquions à l’ombre, assis sur un muret, en regardant avec inquiétude le ciel s’assombrir. Une forte bourrasque et l’orage nous surprirent alors que nous traversions un village, juste devant un portail ouvert. Le long de la maison, l’allée était couverte. Nous nous engouffrions en demandant d’un signe l’autorisation à l’homme qui s’avançait. Il nous fit signe de le suivre. Nous contournions une maison récente derrière laquelle s’en cachait une beaucoup plus petite, basse et blanchie à la chaux avec une tonnelle. On nous fit signe de nous assoir. Le poulailler, le potager, la grand-mère qui s’activait à saler de la viande … nous nous retrouvions 35 ans en arrière chez les Papavassiliou à Kastraki (Grèce). Une heure se passa sans que la pluie diminue. Nous attendions. La Mama nous fit signe d’aller nous laver les mains, d’ôter nos chaussures et d’entrer. Nous étions invités à partager le repas familial. Et si dans certains pays la mère est la servante de ses fils, ici elle semblait plutôt être la mère nourricière. C’était elle qui remplissait les assiettes de soupe aux légumes, qui distribuait la viande de bœuf, les morceaux de pain. Elle nous gratifia d’un bon morceau de gras dans notre soupe auquel nous ne faisions pas honneur. Il y eut en dessert une compote de framboises du jardin. Une motte d’un beurre jaune fait maison avec le lait de leur ferme était mangée à la petite cuillère. Et le repas se termina par un bol de thé. Nous sortions de table, repus, une heure plus tard. Grâce au smartphone et par gestes nous avions pu nous présenter un peu les uns aux autres, mais la conversation ne pouvait guère aller plus loin.

 L’orage était passé. Nous remercions et reprenions la route.

 

Issik se réduisait à deux rues sur notre carte. En fait c’était une vraie bourgade en plein jour de marché, complètement embouteillée. A l’issue de cette première journée sur les routes kazakhes nous constations la gentillesse de ce peuple, sa spontanéité et les « bonjour » ou les petits coups de klaxon pour nous saluer. Et je regrettais de ne pas savoir plus de deux mots de Russe pour communiquer. Le Russe et le Kazakh sont les deux langues officielles du pays. Les mosquées et les églises orthodoxes se côtoient. Nous sommes autant salués d’un « salamalec » que d’un « previet ».

La mosquée d’Issik

 

Une quinzaine de kilomètres après Issik nous retrouvions le canal et la petite route pleine de trous mais bien tranquille. Nous pédalions ainsi seuls, dans un paysage de collines arides, nous éloignant des monts enneigés, avec, de temps à autre, des fermes isolées ou des hameaux agricoles en contrebas de la route. Sur notre gauche, au pied des collines dans lesquelles nous peinions, s’étendait une immense plaine verdoyante et au loin le lac Kapshagay qui permet l’irrigation de toute la région. 

Il était 16h et nous avions déjà parcouru 80 km. Nous réfléchissions à l’ombre d’un arbre solitaire pour savoir si nous allions continuer tout droit, au risque de ne pas trouver d’eau, ou si nous allions bifurquer vers la plaine agricole et ses bourgades. Nous n’avions pas trouvé à acheter à Almaty un filtre à eau et cela allait nous manquer. Un homme et deux femmes en voiture vinrent vers nous. Ils étaient allés chercher de l’eau à une source lointaine et nous en offrirent spontanément une bouteille avant même que nous leur parlions de notre problème.  D’après eux, à Shellek, dans la plaine, nous trouverions des supermarchés et des hôtels. Nous tournions à gauche et descendions des collines. Les appels des ânes, le chant des coqs nous accompagnaient. Une heure plus tard nous trouvions l’hôtel, un peu vieillot et décrépit, lègue sans doute de l’ancienne Union Soviétique. Nous fut louée la plus belle chambre : un salon de 40 m2 et une chambre de la même taille, salle d’eau privée, le tout un peu déglingué et pas très propre. Faute de trouver de quoi manger tout près et trop fatigués pour étendre nos investigations, nous dinions dans notre salon d’un peu de couscous et d’une boite de haricots.

A l’entrée d’un défilé rocheux, sur un parking, il y avait deux restaurants mitoyens. A 10 h nous avions déjà parcouru 30 km et nous avions faim.  Nous voyant arriver les deux patronnes se mirent sur le pas de leurs portes, nous appelant en même temps. Elles doivent se faire une guerre terrible. Nous montions les trois marches du premier établissement. « Tchai ? Spaghettis ? » - Va pour du thé et des pâtes. Un bon bol de pâtes aux légumes pour la pause-café et un thé fort et sucré.

Une petite sieste sur des coussins et nous repartions une heure plus tard pour affronter la chaleur dans ce défilé minéral.

 

A la sortie de la gorge était un autre restaurant, une boutique et un point d’eau potable. Nous rencontrions là un groupe de cyclos polonais qui nous vantèrent la beauté du Schering Canyon et nous décrivirent l’accès avec tellement de détails que, quand nous nous sommes trouvés devant un panneau « Schering Canyon 10 km » au coin d’une piste poussiéreuse, avec un manège de camions de terre, qui ne ressemblait en rien à ce que nous attendions, nous nous sommes dit qu’il devait y avoir un autre accès plus loin. Et nous avons roulé, roulé, dans un paysage très vaste, mais sans jamais trouvé d’autre route. Nous en déduisions qu’il aurait bien fallu tourner plus tôt mais la descente d’une dizaine de kilomètres à 12% que nous venions de savourer nous découragea de faire demi-tour. Pour le coup nous étions vraiment des couillons. Cependant le paysage était grandiose. Que cela faisait du bien ces immensités nues après l’urbanisation à outrance du Japon et de la Corée !

Mais au fait, je raconte, je raconte, mais ai-je réalisé que nous étions  sur la Route de la Soie ? Celle qui nous a tant fait rêver ? La Route de Marco Polo, Nicolas Bouvier , Ella Mayart ,Roland et Sabrina Michaud ,  Les Pieds Devant ?... Nous y étions, nous aussi, sur nos vélos !

Les orages qui nous tournaient autour faisaient des éclairages dignes des plus beaux albums. L’orage d’ailleurs nous arrivait dessus. Il était temps de se mettre à l’abri. En contrebas de la route nous trouvions un emplacement de bivouac potable et à l’abri d’une inondation possible. Monter la tente avec les rafales de vent fut épique. Dany se retrouva les quatre fers en l’air, le short coincé dans une attache de la tente qui voulait prendre son envol. J’ai bien cru le voir décoller en parachute ascensionnel. Pas de cliché. Il y avait d’autres urgences : haubaner solidement et nous enfourner avec les sacoches dans la tente tandis que l’orage passait à côté et se transformait en une minuscule ondée.

Bivouac après l’ondée

 

Nous montions, montions, d’abord en faux plat jusqu’à un village où nous nous offrions un énorme esquimau, puis ce fut un col de 25 km de long. 7% - 10 % … petit plateau, petite vitesse. Nous rencontrions trois ou quatre arbres qui furent autant de prétextes à des pauses abricots secs, pain ou bananes. Des chauffeurs de camions de matériaux qui faisaient des allers-retours nous encourageaient à chaque passage. Tout près du sommet ils nous saluèrent de longs coups de klaxon.

Sur le plateau de Kegen des petits troupeaux de bovins et de chevaux divaguaient. 

Voilà à quoi servent les abris bus

 

 

Les familles en estive avaient dressé des yourtes blanches sur le bord de la route pour vendre leurs boulettes de fromage sec.

Arrivés à Kegen vidés. Plus d’énergie. Il était 15 h et nous n’avions pas encore fait de vrai repas. Dans un restau-épicerie nous fut servie une assiette de pâtes et du thé. J’avais repéré auparavant des endroits susceptibles de recevoir notre campement mais rêvais secrètement d’un bon lit et d’une douche. Oui ! Il y avait un hôtel à Kegen !  Un homme nous y conduisit et nous fut octroyée une véritable suite (chambre+salon mais pas de salle d’eau), fenêtre grande ouverte sur le plateau et les montagnes, soleil à profusion, chant des coqs et pépiement des oiseaux.

Les villages ici ne sont que des poignées de maisons au bord de la route et des épiceries-restaurants. Certaines ne sont que des baraques, d’autres plus grandes et coquettes, les plus anciennes construites en pisées. La tôle est omniprésente, pour les toits et les clôtures. On sait qu’on est au centre du bourg et que là il y aura sans doute quelque chose à acheter à la vue des voitures, certaines dignes de Caldwell (voir la Route au Tabac)  garées n’importe comment et d’un attroupement de gens. 

Nous remarquions le nombre important de gens de tous âges, hommes ou femmes parfois avec un ou deux gamins, qui font du stop et tout aussi important le nombre de véhicules qui s’arrêtent. Nous comprendrons bientôt que, dès que l'on possède une voiture, on est taxi et sans doute chaque passager paye-t-il son passage.

Nos vélos bien sûr attirent l’attention partout où nous nous arrêtons, ce qui est un peu fatiguant. Et on nous demande rapidement « Combien ? Combien de Dollars ? », Question qui m’embarrasse beaucoup. Dany a trouvé la parade. Il répond, en montrant une voiture, en bon état tant qu’à faire : « Combien ? Combien ta voiture ? Moi, je n’ai pas de voiture, seulement un vélo » et alors les pouces se lèvent d’admiration.

 

Kegen possède un petit bazar, groupe de bicoques de tôles peintes et de containers recyclés. On y trouve tout ce qui est utile et indispensable à la vie quotidienne de cette petite communauté. Il y règne un grand calme et une ambiance bon enfant.

KIRGHIZTAN

 

 

Le Kirghizistan est un pays d’Asie centrale, encadré par le Kazakhstan au nord, l’Ouzbékistan à l’ouest, le Tadjikistan au sud-ouest, et la Chine au sud-est et à l’est. D’une superficie de 198 500 km2

Le pays est presque entièrement montagneux. Ces zones montagneuses divisent le pays en deux, le Nord-Est et le Sud-Ouest ; ces deux parties ne communiquent que par des cols situés à plus de 2 700 m d'altitude. Les principales villes du Kirghizistan se situent dans les zones les plus basses du pays.

 

En 2016, la population du Kirghizistan était estimée à 5 727 553 habitants. La même année, 30,1 % avaient moins de 15 ans et 5,13 % plus de 65. Le pays est rural à 64,3 %, pour une densité de population assez faible de 29 habitants par km². La capitale, Bichkek, compte officiellement 589 000 habitants, auxquels il convient sans doute d'ajouter de nombreux saisonniers, ainsi que des occupants illégaux de terrains non répertoriés dans les statistiques. L'espérance de vie est en 2016 de 70,7 ans avec une espérance de vie de 75 ans pour les femmes et de 66 pour les hommes.

Dimanche 1er juillet nous entrions au Kirghiztan. Départ de Kegen dès 6 h du matin, gilet sur le dos, ciel couvert et vent frisquet. 15 km de bonne route jusqu’à Karkara puis ce fut de la piste. 

Nous mettions plus de trois heures pour atteindre la frontière kirghize, un simple poste ouvert de mai à octobre, au milieu de nulle part à 2 000 m d’altitude et tenu par des militaires qui firent semblant d’inspecter nos bagages. Ils ne doivent pas être débordés de boulot. Le ciel était noir d’encre et les éclairages sur les pâturages trop verts encore une fois sublimes. 

Tout au long de la journée nous verrons des campements d’estive, yourtes et caravanes, des troupeaux de bovins et de chevaux en liberté, des gamins hauts comme trois pommes, joues rubicondes, casquette vissée sur la tête, galoper sur leurs canassons à travers les prairies. Ils arrivaient au galop vers nous pour nous saluer – nous ? ou bien nos drôles de canassons à pédales ? Ils sont pour nous le symbole de la liberté ces gamins dans cette immensité, mais que pensent-ils de ces étrangers venus de loin à vélo et qui traversent leur pays presque quotidiennement pendant les mois d’été ? 

Le tracé que nous avions préparé sur la carte devait nous épargner 40 km, moyennant tout de même une côte où il nous faudrait pousser sur deux ou trois kilomètres. Mais lorsque nous nous sommes trouvés à l’embranchement de cette « route » secondaire, son aspect de chemin forestier nous fit tout remettre en question. Nous resterions sur la route principale qui, en l’occurrence, n’était qu’une piste déjà pas facile.

Nous avions fait près de cinquante kilomètres de piste caillouteuse dans la journée et qui nous rappelait la Carretera Australe chilienne parcourue en 2013. Cependant nous ne ressentions aucune fatigue dans les mains et les épaules. Vive le vélo couché !

 

 

A 16 h nous décidions d’installer le bivouac pour profiter de la fin de la journée ensoleillée et de l’eau du torrent pour nous laver.

De l’espace ! De l’espace pour pédaler !

 

Encore quelques kilomètres de piste et ce fut le retour du bitume, bien lisse, tout neuf. En plus, la route descendait doucement. J’avais l’impression d’être sur une moto électrique, bien installée sur mon siège, les mains relaxées sur le guidon, à regarder le paysage défiler dans le silence.

 

Nous quittions les montagnes et les verts pâturages pour arriver dans une vaste plaine  cultivée de blé, pommes-de-terre et surtout de colza en fleurs, ce qui peut paraître tardif un début juillet mais nous étions tout de même encore à 1 600 m d’altitude. 

Finis les campements et les troupeaux. La route était bordée de grands peupliers. Les villages étaient de plus en plus nombreux, groupes de fermettes joliment peintes de blanc et de bleu.

 

Dans l’un d’eux nous avisions un panneau avec les taux de change devant ce qui devait être une banque. Nous entrions dans un bureau où attendaient déjà quatre ou cinq personnes. Et commença l’attente. Tandis que Daniel patientait je jetais des coups d’œil aux vélos qui éveillaient la curiosité des gamins. Deux grands-mères passèrent et, me voyant, sortirent un smartphone de la poche d’un tablier pour faire un selfy avec moi. Entrées dans le bureau de banque elles se prirent d’amitié pour Daniel qui se trouva lui aussi immortalisé avec ses deux nouvelles copines.

Ce fut enfin notre tour. Nous voulions changer le peu d’argent kazakh qui nous restait et un billet de 10 €, histoire d’atteindre une ville et de trouver un distributeur. Cela dura ¾ d’heure ! L’employée passa des coups de fil pour recevoir des directives, recopia le passeport, enleva son gilet car cela lui donnait des suées, chercha sur son ordinateur, tapota des chiffres à n’en plus finir … Quand nous avons pu enfin toucher nos Somkirghizes il était quasiment midi et nous avions faim. Dans un restaurant juste à côté, avec alcôves intimes, nous fut servi un bol de pâtes avec des légumes – j’ai comme l’impression que ça va revenir souvent au menu. Mais elles étaient fraîches ces pâtes que la serveuse fabriquait elle-même tout en rendant la monnaie avec ses mains grasses.

Bon. Il était temps de reprendre la route. Nous enfourchions les vélos. Disions « goodbye » à un vieux qui avait apparemment monté la garde devant et … Merde ! Crevé ! Un beau clou  tapissier enfoncé dans le pneu. Décidément nous n’arrivions pas à quitter ce patelin. Le temps de décharger, démonter, réparer et nous voilà repartis. Nous rattrapions

 une route à grande circulation pas très agréable et aux bas-côtés défoncés. Deux vélos chargés arrivaient en sens inverse. C’était Gaelle et Alexis (voir leur site : http://enselleetbretelles.blogspot.com) qui venaient de France par la route et se dirigeaient vers la Mongolie. Nous échangions quelques infos, papotions un bon ¼ d’heure sur le bord de la route.

 

Karakole est une base de départ pour des treks en haute montagne. Il n’y a quasiment que des hôtels et des banques. On vient là pour le ravitaillement et trouver un guide. Nous allons y rester deux jours car nous avons envie de voyager lentement, très lentement.

 

Notre destination nous rapprochera du lac Issik Kul dont nous voulons suivre la rive sud, le plus grand lac naturel d’altitude au monde, après le Titicaca. Ce lac  forme une petite mer intérieure de 6 332 km2 à 1 620 m d'altitude. Profond de 700 m, le lac est légèrement salé et ne gèle pas en hiver. Son nom, Yssik Koul, signifie d'ailleurs en kirghize « lac chaud », et il est en partie alimenté par des sources chaudes.

Article rédigé le 15 juillet 2018 à Bishkek

 

 

 

Nous avons bien aimé la petite ville de Karakolconstituée de rues perpendiculaires très ombragées  qui buttent sur les hautes montagnes sur lesquelles s’accrochent des nuées fantastiques. La plupart des maisons sont basses et blanches, les entourages des hautes fenêtres colorés de bleu et de vert. Les cours sont très fermées par de grands portails, des murs ou des palissades de tôle et il est bien difficile de jeter des coups d’œil curieux.

La cathédrale orthodoxe toute en bois nous retint le temps d’un dessin.

La mosquée chinoise est assez atypique, avec ses toits recourbés comme ceux des pagodes  et des dentelles de bois peintes en bleu et roses. Le minaret en bois bleu ressemble à une tour de guet d’opérette.

Les gâteaux aux noix du supermarché du coin nécessitèrent des pauses thé. Au bazar, dont les échoppes sont d’anciens containers « China Shiping », nous trouvions des fruits et légumes et des petits restaurants pour découvrir les spécialités locales : le lakhma – c’est ainsi que se nomme cette soupe de nouilles et de légumes qui semble bien être le plat quotidien national -, des gros raviolis fourrés de viande et oignons, les mentis, et puis des friands dorés fourrés de viande et de pommes-de-terre.

De Karakol nous prenions la route plein ouest et rejoignons la rive sud du lac Issik Kul. Que dis-je un lac ? Plutôt la mer, bleu méditerranée, bordée de plages de sable, avec des montagnes abruptes sur la rive nord qui font frontière avec le Kazakhstan.

Nous y trouvions de beaux lieux de bivouac et bien que la route soit terriblement défoncée nous aimions cet itinéraire.

Nous y rencontrions Guy qui se faisait une virée à vélo dans le pays pendant ses trois semaines de vacances. Il allait faire en une étape ce que nous avions parcouru en trois jours. Si certains pédalent comme des dératés, nous allons piano-piano. 

Il y eut 10 km de côte dans un décor minéral.

En bas de la descente un restaurant nous fit mettre pied à terre. C’était un four dans ce trou de caillasses. Nous fut servi dans une salle bien ventilée, un « plof », entendez par là un pilaf. Avec ce plof bien lourd sur l’estomac il fallut pourtant repartir en pleine chaleur, monter encore une petite côte.  Au bout de 70 km de cette route complètement défoncée nous trouvions notre lieu de bivouac au bord du lac, entre marais et roseaux. Deux cyclos étaient là, prêts à aller se baigner. L’eau étant peu profonde et donc moins froide que les jours précédents. Nous enfilions les maillots et allions les rejoindre.

 

Claire et Eric (https://pole-pole.weebly.com) habitent Toulouse et ont pris une année sabbatique pour faire un grand tour d’Asie. Nous sympathisions, montions les tentes non loin l’une de l’autre et dinions ensemble. Une soirée bien sympa.

Les montagnes baissaient. Les prairies verdoyaient entre caillasse et lagune. Les fleurs des champs embaumaient.

 

Des volontaires sont demandés pour le prochain Bouzkachi. Si vous ne savez pas de quoi il s’agit allez voir sur Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bouzkachi) ou, mieux, relisez « Les Cavaliers » de Kessel.

Nous arrivions au bout du lac, un peu tristes que cela soit déjà fini. Nous avions sur le GPS trois adresses d’hôtels dont nous ne trouvions aucune. Pourtant, c’était bien là ! J’entrais dans une cour et appelais. « Non, non. Pas de chambre ici » me fit comprendre la femme qui m’accueillit. Elle nous accompagna au coin de la rue pour nous montrer une maison où nous trouverions notre bonheur. Ce n’était pas d’une grande propreté mais ça irait. Dans la soirée, quand nous repasserons devant chez elle, la voisine nous donnera une belle poche de cerises.

 

Balikchi est une petite station balnéaire. En fait c’est une ville moche et triste. La plage derrière LE Grand Hôtel était bondée de familles au bain. 

Nous allions y manger une glace puis rentrions nous doucher et nous reposer. Quand nous ressortions dans la soirée pour aller diner nous croisions à nouveau Guy rencontré deux jours plus tôt. Il cherchait  une chambre. Nous l’emmenions chez notre logeuse. Ayant fait le tour du lac il put nous confirmer ce que nous soupçonnions déjà : la côte Sud que nous avions longée est bien plus belle que la côte nord. De plus on peut y admirer de beaux couchers de soleil.

Nous tournions le dos au lac avec quelques regrets. Pourtant, vu le nombre de voitures, bagages sur la galerie, et de cars qui y montaient il était temps de laisser la place aux vacanciers. Dans notre sens, dans cette grande descente en pente douce vers Bishkek, très peu de circulation en revanche. A 10h nous avions déjà parcouru plus de 40 km (mon compteur s’était arrêté en cours de route et Dany avait perdu le sien la veille). Pause-café dans une cafeteria avec œufs durs et pains fourrés de viande et oignons.

Plus nous descendions plus il faisait chaud. A Tokmok, en milieu d’après-midi, étaient affichés 37°. Après un coca à l’ombre d’un arrêt de bus nous partions en quête d’un hôtel et le premier fut le bon.

 

Une balade vélos déchargés – ça change bien des choses !- nous permit de traverser des villages agricoles pour aller visiter le site archéologique de Burana, ancienne capitale du XIème siècle, toute construite à l’époque en briques d’adobe. Résultat : ce superbe palais que les archéologues ont imaginé et redessiné, a tout simplement fondu et il n’en reste qu’une motte de terre, une butte. J’aimais cette image d’une vanité humaine qui fond sous la pluie. Imaginons le Taj Mahal fondant comme une glace au soleil… A Burana ne reste que le minaret de la mosquée également disparue. Nous essayons vainement de trouver un autre site archéologique indiqué sur nos cartes à une quinzaine de km de là. A moins qu’il ne s’agisse de cette autre motte de terre devant laquelle s’obstinait notre GPS.

En route pour Bishkek. Beaucoup de circulation, beaucoup de bruit sur cette route. Un œil dans le rétroviseur, un œil sur le bitume, pas vu grand-chose du paysage. Nous constations une fois de plus que, bien que la circulation se fasse à droite, un véhicule sur deux a le volant à droite. D’où viennent ces voitures. Achetées d’occasion au Japon ?

 

La chambre « deluxe » réservée à la  Friends  Guesthouse est vraiment spacieuse et confortable. Dommage que notre fenêtre donne sur le boulevard très passager. Dans la grande cour-jardin de l’hôtel nous rencontrons d’autres voyageurs, certains sur la Route de la Soie à moto, d’autres à vélos. La plupart attendent leurs visas pour la suite du voyage. Nous faisions comme eux et dès le vendredi furent déposées nos demandes de visas pour l’Ouzbékistan et l’Iran.

Il n’y a pas grand-chose à voir à Bichkek. La population y est très mêlée, femmes voilées ou en short, de peau foncée et chevelure noire ou blonde et rondouillette.Il n’y a pas grand-chose à voir à Bichkek. La population y est très mêlée, femmes voilées ou en short, de peau foncée et chevelure noire ou blonde et rondouillette. 

Robe longue ou short ultra court

L’ambiance y est décontractée et les gens sourient facilement. Mais, comme dans toutes les capitales les tout petits métiers  sont la preuve de pauvreté. 

Nous faisons nos courses au bazar tout près de l’hôtel : 0,20 € le kg de tomates ou d’abricots, 1€ les 500 g de framboises, le même prix pour un copieux pilaf ou ragout de pommes de terre, 0,25 € notre crème glacée quotidienne. D’ailleurs, c’est l’heure, je vous quitte.


Article rédigé à Shimkent (Kazakhstan) le 1erAoût 2018

 

 

La route de la soie

 

Nous sommes donc restés à Bichkek pendant près de deux semaines, avec rien d’autre à faire qu’attendre nos visas. Nous avions donc plein de temps pour nous livrer à quelques réflexions ethnos. De pays en pays traversés, nous avons  noté les différences sensibles de papier toilette. Si au Japon et en Corée il était très fin et extrêmement fragile – presque du papier de soie- au Kazakhstan nous nous retrouvions avec du vrai papier de verre, gris, bien rugueux mais solide. Au Kirghizstan, il est tout aussi rugueux, mais de plus élastique si bien que extrêmement difficile à déchirer car pas du tout prédécoupé. Quant aux toilettes, entre celles avec siège chauffant et petite musique d’ambiance du Japon et les simples « trous à merde » d’ici, il y a plus d’un monde. Ces réflexions  sembleront peut-être triviales mais elles sont en fait extrêmement importantes dans la vie de tous les jours et nous ne manquerons pas de continuer notre étude au fur et à mesure que nous franchirons les frontières.

 

Donc pas grand-chose à voir à Bichkek où il y a tout de même le magasin Ikea

Chaque jour arrivaient dans notre guesthouse des voyageurs, qui à moto, qui à vélo. Et des discussions en Anglais ou Français se déroulaient dans les différents lieux de détente du jardin. Des noms fusaient : Pamir, Iran, Samarkand mais aussi Patagonie, Chili, Ushuaia … les noms jalonnant les grandes routes de déplacements des vagabonds à deux roues. Nous nous mêlions peu à ces conversations, d’abord parce que je ne comprends pas facilement leur Anglais parlé avec un accent style américain (bizarre, aux USA je n’avais pas de problème pour comprendre les locaux), et puis aussi parce que nous faisions figure de vieux ringards au milieu de tous ces jeunes buveurs de bière aux allures très décontractées et rompus à toutes les aventures. Mais il était agréable cependant d’entendre toutes ces destinations qui nous rappelaient des souvenirs ou bien réveillaient des envies d’escapades.

 

En deux semaines nous avons tout de même réussi à obtenir nos visas ouzbèkes et iraniens mais renoncions, après bien des tergiversations, à faire une demande de visa turkmène trop hasardeuse (trop de refus non justifiés), trop onéreuse et trop longue à obtenir. Nous passerons donc par l’Azerbaïdjan, le visa pour ce pays s’obtenant en 24h par internet. Cela ne nous fera faire un détour que de quelques deux milles kilomètres.

Nous avons tout de même réussi à nous occuper une journée en allant passer une journée dans le parc national d’Al Artsha situé à 30 km de Bishkek. Un taxico nous y emmena en une heure de route puis nous faisions du stop pour atteindre l’entrée du parc à 10 km de là. Nous avions choisi un dimanche espérant ainsi avoir plus de chance de trouver une voiture. Tout étonnés de voir l’altimètre nous indiquer 2 200 m d’altitude. Drôlement facile de monter 1 500 m de dénivelé en voiture ! Petite balade au pied des montagnes qui culminent à plus de 4000 et au bord de la rivière torrentueuse. 

Un peu d’air pur faisait du bien comparé à la pollution de la capitale. Aussi, nous n’y étions pas seuls. Quand nous en repartirons, nous découvrirons des centaines de véhicules de familles et groupes de jeunes venus piqueniquer et faire la fête, parfois bruyamment, sur les bords de la rivière.

Difficile de se remettre en route ce 23 juillet  à 7h du matin. Pas de courage pour affronter cette route à gros trafic qui plus est défoncée et en travaux sur de longs tronçons. Néanmoins, le relief étant inexistant, nous avancions bien et à 9h30 avions déjà parcouru 30 km. Pause-café sur le bord de la route. A côté du restaurant deux hommes s’activaient autour d’un four à pains. Les galettes étaient collées sur les parois intérieures du four et le plus jeune les en ressortait à l’aide d’un crochet à long manche et les posait, toutes brûlantes et dorées, sur l’étal.

 Son acolyte – ou patron ? – vint nous en offrir une. Nous verrons d’autres fours semblables tout au long de l’étape, dans la poussière de la route en travaux et la pollution des camions. Beaucoup de camions étaient surchargés de bottes de foins et c’était bien les seuls à sentir bon.

La foire aux foins

Nous avions repéré quatre hôtels sur les cartes à Kara Baltaet… n’en trouvions aucun. Heureusement que nous avons les cartes Garmin, Mapsme, Osmand – et que sais-je encore ! – si pratiques pour le voyageur puisqu’y sont indiqués les lieux pour camper et les hôtels ! Dommage que 80 % des informations soient fausses. Dans le petit restaurant où nous avions déjeuné nous retournions aux renseignements. « Où pouvons-nous trouver un hôtel ? » Un jeune sachant quelques mots d’Anglais se précipita pour me répondre. Il n’y en avait qu’un et il fallait compter 35 à 40 US$ la nuit. Ici, quand les prix sont élevés on parle en dollars. Mais il y avait aussi des chambres-appartements.  Est-ce qu’on voulait une chambre-appartement ? Pourquoi pas ? Il en trouva une sur Internet, trop chère. Il m’en montra une autre – 10 €. OK. « Je téléphone » me dit-il. Réponse : c’était 10€ si on prenait la chambre après 21 h, 15€ si nous la voulions dans l’après-midi. C’était quoi cette arnaque ? Notre jeune était très empressé. « Je vous y emmène. Vous n’avez qu’à suivre ma voiture ». Mais après de vaines tentatives pour faire démarrer la bagnole il s’aperçut que son réservoir était vide. « Je prends un taxi ! » Nous nous récrions, réclamions l’adresse, nous trouverions bien tout seuls. Mais non. Il avait son idée. Nous allions donc suivre le taxi dans lequel il monta avec sa petite amie jusqu’à l’autre bout de la ville, dans une cité d’immeubles vraiment pas terrible. Une femme nous attendait sur le parking. Je jetais un œil au studio qu’elle ouvrit. C’était vieux, poussiéreux. Passer la soirée là-dedans ne m’emballait guère. Et puis il n’y avait pas de place pour les vélos. Je proposais tout de même un prix qui fut refusé. Nous décidions de reprendre la route et de trouver un lieu de bivouac. Nous nous excusions auprès de notre jeune guide qui nous dit : « Je voulais aider ». La prochaine fois il laissera les touristes se débrouiller tout seuls – et trouver, comme nous, le fameux unique hôtel de la ville, un peu miteux et abandonné près du parc Lénine et où, pour 19€ -et non 35 ou 40 $ - nous fut louée une grande chambre à la moquette tâchée et au lit défoncé mais avec une large baie vitrée donnant sur l’ex jardin. Car l’hôtel était entouré de ce qui avait dû être un jardin dont  restaient en façade quelques arbustes et un parterre de roses qui pouvaient encore faire illusion. Mais derrière ce n’était plus qu’un terrain vague autrefois dallé, peu à peu envahi d’herbes et de tessons de bouteilles. Nous dinions d’une soupe de nouilles  dans notre chambre puis allions manger une glace dans le parc Lénine où se promenaient des couples et des familles en cette fin de journée d’été.

Il allait falloir monter à plus de 3 600 m d’altitude et le passage de ce col m’inquiétait depuis … en fait depuis deux semaines. Et puis il y avait ce tunnel infernal de 3 km, interdit aux vélos car sans ventilation aucune, pour lequel il nous faudrait donc trouver un véhicule.

Les 63 premiers kilomètres de l’étape s’avalèrent sans problème, en pente ascendante très douce le long d’un torrent, dans une gorge étroite et minérale. 

Nous avions même le vent pour nous. Et puis soudain, ce fut le col et le vent se mit en travers. Inutile d’insister. Nous n’arrivions même pas à pousser. Et nous avons commencé à faire signe aux camions. L’attente n’aura pas duré plus de dix minutes avant qu’une camionnette rouge s’arrête. Dany jugeait, d’après le chargement, qu’il était impossible d’y rajouter notre fourbi et les deux vélos. L’un des deux gars pensait bien le contraire, et il avait raison. L’arrière du véhicule paraissait entièrement occupé par deux pneus de tracteur. Il n’y avait qu’à mettre les sacoches dans les pneus et les vélos par-dessus. Une fois assis sur la banquette arrière il nous suffirait de pousser un peu avec le dos pour empêcher les biclous de nous venir sur la tête. Et l’ascension commença,  raide, longue, à 20 km/h maximum. La vallée d’où nous venions sembla bientôt au fond d’un gouffre. Les camions se suivaient dans les deux sens, les autres véhicules les doublaient n’importe comment, sur une route qui fut bientôt à l’état de piste car en travaux. Il était évident que nous n’aurions pas été capables de monter ce col. Et je n’aurais pas aimé non plus le descendre avec cette circulation. Le décor était somptueux et nous regrettions la poussière sur les vitres de la camionnette et l’état du parebrise constellé d’éclats.

Puis ce fut le fameux tunnel !

 

 Etroit à ne pas se faire croiser deux camions qui, heureusement, attendaient leur tour. 3 km, c’est long. Toutes vitres fermées bien entendu, ce fut bientôt une fournaise dans le véhicule et les yeux commencèrent à nous piquer. La pollution, noire et épaisse, était palpable dans les faisceaux des phares. Et de l’autre côté, ce fut une belle descente vers un plateau verdoyant, des pâturages. 

(photo prise à travers la vitre)

 

Les yourtes des producteurs-vendeurs de fromage s’alignaient tout le long de la route. Nous avions pensé reprendre les vélos pour la descente mais nos deux gars ne firent pas mine de s’arrêter. Continuons donc. Nous roulions maintenant bon train sur une route pas mal défoncée qui nous obligeait parfois à nous arcbouter sur  le dossier de la banquette pour ne pas se retrouver la tête coincée dans les rayons d’une roue de vélo. Au milieu de rien il y eut un hameau constitué presque uniquement de petits restaurants. Pause repas d’agneau et pommes de terre. Il était 17 h passé. Nous avions bien envie de camper par ici mais nos deux gars nous proposèrent de continuer avec eux pour passer le deuxième col à 3 300 m. Nous étions tentés. Il y avait un vent à décorner les bœufs. 

Continuons,  frustrés tout de même de traverser ce magnifique plateau, de frôler les neiges éternelles derrière des vitres. Mais avec un vent pareil on n’est pas si mal finalement le cul dans une bagnole.

Au bas du deuxième col il y eut encore un arrêt, cette fois-ci devant une yourte.

Assis sur d’épaisses peaux de moutons nous goûtions des boulettes de fromage sec et salé et de grands bols de ce fameux kymis (prononcer koumous), boisson traditionnelle d’Asie Centrale, lait de jument fermenté. C’est un peu fort mais je m’attendais à pire. Nos compagnons avaient l’air d’apprécier particulièrement. Malgré le bon repas terminé une demi-heure plus tôt ils en avalèrent deux grands bols chacun accompagnés de pain et d’un beurre très jaune et gras. L’homme et la femme qui nous recevaient avaient de très beaux visages, larges et aux yeux bridés, halés par le soleil et le vent. La gamine sirotait son biberon de kymys avec plaisir. 

En haut du col Otmok à 3300 m

 

 A 20 h nos chauffeurs nous débarquaient à un croisement de routes. Ils continuaient vers le Nord tandis que notre route filait plein Ouest. Ils nous avaient avancés de 120 km.

Déchargement des vélos

 

 Nous demandions l’autorisation de planter la tente dans le pré derrière une minuscule épicerie. Après un beau coucher de soleil nous nous enfournions dans nos duvets par une température vraiment fraiche à cette altitude de 2 000 m.

Cap sur Talas. Pratiquement que de la descente sur l’une des plus belle routes du Kirgiztan, entendez par là pratiquement sans trous et avec très peu de circulation.

Finis les pâturages, retour aux cultures – les champs de pommes de terre en fleurs fin juillet – et les pommiers surchargés de fruits  le long de la rivière. Dès que l’on quitte la vallée des yeux, le regard suit les lignes courbes et bien nettes des collines dans un ciel bien bleu.

Talas est la ville de Manas, héros légendaire de l’indépendance Kirghize, et il est représenté partout en farouche guerrier. 

Un petit tour en ville en fin d’après-midi jusqu’au parc municipal que nous baptisions la Têtes Galerie à cause de l’alignement des bustes des grands hommes de la région, puis jusqu’à la petite église orthodoxe hélas fermée.

 Les larges avenues, vides et balayées par le vent, vont butter sur les hautes montagnes. Cette ville ressemble à un pyjama trop grand.

Hélas le bon état de la route devait cesser dès la sortie de Talas et il fallut à nouveau choisir ses trous. Déjeuné d’un plofcopieux au bazar de Kyzyl Adyr. Une femme qui voulait savoir, comme tant d’autres, d’où nous venions, m’offrit un tube de crème pour les mains provenant de sa boutique-container. « J’aime la France » - la France ou les footballeurs français ?

 

Nous mettions une bonne heure à trouver l’hôtel du patelin. Une fête s’y préparait, la chambre était minable et trop chère. Nous faisions donc provision d’eau pour un bivouac. Sur les rives du lac, 15 km plus loin, des gens piqueniquaient ou se baignaient. Il faisait pourtant chaud dans cet univers de caillasses. Une bâche tendue entre les deux vélos nous fit un coin d’ombre et nous passions la fin de l’après-midi en contemplation devant les nuances continuellement changeantes avec les passages de nuages sur les collines rocheuses et désertiques.

Les berges argileuses étaient parsemées de filaments végétaux jaune d’or. 

Au coucher du soleil, quand tout le monde fut parti, nous plantions la tente.

Avant d’arriver au barrage qui transforme la rivière Talas en un lac, la route passe le long de parois d’un schiste bleu et mauve qui s’effrite dangereusement. 

Et de l’autre côté c’est une grande plaine agricole. Le ciel voilé nous protégeait agréablement du soleil. Nous filions droit vers le Nord, vers la frontière kazakhe.

Je n’ai jamais vu une frontière aussi bien fermée. Une longue file de voitures et de camions attendait devant un lourd portail fermé. On nous fit signe de passer côté piétons. Coup de tampon de sortie du Kirghizstan. Il y eut ensuite une barrière devant laquelle attendaient quelques véhicules qui avaient eu la chance de franchir le premier check point. L’un des chauffeurs avait d’ailleurs l’air de s’impatienter. On nous fit signe de passer. Dans un hall nous remplissions une feuille d’immigration et patientions très peu de temps pour recevoir notre coup de tampon d’entrée au Kazakhstan. Nous récupérions les vélos et nous apprêtions à faire la queue derrière les voitures qui étaient entièrement fouillées. Un nouveau signe de la main nous fit passer sur le côté et une deuxième lourde porte s’ouvrit : « Welcome in Kazakhstan ». Nos sacoches n’avaient même pas été ouvertes. Combien d’heures allaient encore attendre les passagers de toutes ces voitures que nous avions doublées ? J’avais un peu honte de notre statut de touristes privilégiés. Quoique tout n’était peut-être pas fini… A peine avions-nous parcouru 500 mètres que je vis un barrage militaire au loin… En m’approchant je réalisais que c’était un troupeau de vaches qui traversait la route.

Aurais-je besoin de changer de lunettes ?

C’en était donc fini du Kirghizstan, des hautes montagnes, des yourtes et des troupeaux de chevaux. Tout de suite il y eut des différences dans les détails. D’abord l’excellente qualité du bitume –cela allait-il durer ? -, les parterres de fleurs devant les maisons, les voitures moins déglinguées. Si le Kirghizstan n’a pas l’air de crever de faim on voit bien qu’il y a plus d’argent au Kazakhstan. L’argent d’ailleurs ! Pour avoir la conversion d’un prix en Euros, il fallait, au Kirghizstan, rajouter un quart à la somme demandée. Maintenant que nous étions revenus aux Tengués Kazakhes, il fallait diviser la somme par quatre. Aussi tout nous paraissait horriblement cher alors que les prix sont sensiblement les mêmes. Nous avions perdu l’habitude de faire nos courses dans un vrai supermarché, en poussant un chariot, et de voir auprès des caisses des tas de délicieuses cochonneries comme les Mars, les Bounty et les Kinder surprises.

Nous nous arrêtions pour déjeuner dans un restaurant à l’entrée de Taraz. Notre entrée dans la cour avec les vélos fit sensation. Il fallut faire des selfies, notamment avec un homme qui nous donna la carte de son cabinet dentaire et nous offrit notre kurga, une belle assiette de mouton et de pommes de terre. « Welcome in Kazakhstan ». Et puis nous avons tourné, viré, pour trouver un hôtel à un prix raisonnable. Cela allait de 25 à 30 €, suivant l’heure à laquelle nous allions prendre et quitter la chambre. Nous finissions par trouver dans un bar à « karaoké pour VIP » une suite de 50 m2 pour 15 € après négociation. Et heureusement, c’était un jour sans karaoké et sans VIP.

La route qui traverse le Kazakhstan, d’Almaty à Shimkent, est un axe primordial fréquenté par de nombreux camions. Nous l’attrapions à la sortie de Taraz alors que c’est une belle deux fois deux voies avec une bande latérale. Nous nous y sentions donc en sécurité, même si les camions déboulaient.

Tout le monde ne s’y sent peut-être pas autant en sécurité que nous. Pas d’autre possibilité pour les paysans que de traverser la voie rapide pour rejoindre leurs champs

 

 Mais tout d’abord un four à pains nous fit mettre pied à terre. Rien à faire, le boulanger ne voulut pas que nous payons pour sa belle galette dorée et toute chaude et du coup, le revendeur qui était en train d’en charger sa voiture, ne voulant pas être en reste, nous en offrit une aussi. Nous refusions l’invitation à prendre un thé. Nous voulions rouler tant avant qu’il fasse trop chaud. On était pas mal sur cette grande route mais, contrairement à Jean Yann, nous préférons les départementales ! Aussi quand une route plus étroite se pointa en parallèle bifurquions-nous.  Tandis que nous faisions une pause casse—croûte avant d’entamer la belle côte qui se profilait à l’horizon nous constations que tous les camions venant en sens inverse avaient préféré aussi la petite route. Pourquoi ? Tout simplement parce que les nouvelles routes tracées à la romaine, toute droites, ont des pentes si ardues que les bahuts les redoutent, surtout à la descente. Donc, nous ne serions pas tous seuls sur notre petite route.

Les caravanes de la Route de la Soie des temps modernes

 

 Au moment de repartir la silhouette de la roue avant de Daniel nous attira l’œil. Oh ! La belle hernie du pneu ! On décharge, démonte, dégonfle, tentons de trouver une solution en vain tandis qu’un couple arrivé en voiture réclame un selfy. On les aurait presque envoyés sur les roses ! On avait autre chose à faire apparemment ! Les mains dégueulasses je leur demande s’ils n’ont pas plutôt de l’eau pour les laver. Ils nous offrent un paquet de lingettes. Bon, ils l’auront leur selfy.

 

Et ça grimpe, dans des collines calcinées, autant brulées par la chaleur que par un feu de maquis. Les conducteurs qui nous croisent nous klaxonnent, roulent à notre hauteur pour nous filmer. Grrr ! Celui que nous rembarrons en lui gueulant d’avancer – il nous serre trop – s’arrête un peu plus loin et nous tend une bouteille d’eau fraiche et – une galette de pain croustillante et dorée ! Bon, ça vaut bien un selfy supplémentaire.

35° à l’ombre, ça fait combien en plein soleil sur le bitume ?

Nous jouerons ainsi avec la 4 voies et les petites routes qui traversent des villages agricoles sur ce grand plateau battu par le vent jusqu’à Momishuly où la carte nous indique un hôtel, qui, bien entendu, mais on s’en doutait un peu, n’existe pas. Cependant, à force de demander tous les cents mètres nous finirons dans une cour de ferme où le fiston nous accueille. « Oui, on peut louer une chambre ici ». Le thé d’accueil nous est servi.  La chambre est grande, propre, avec une grande salle de bain et nous ne serons réveillés que par les chants des coqs. Impeccable. Et le soir nous comptions les cadeaux de cette journée que nous finissions plus riches que le matin.

Nous jouerons ainsi avec la 4 voies et les petites routes qui traversent des villages agricoles sur ce grand plateau battu par le vent jusqu’à Momishuly où la carte nous indique un hôtel, qui, bien entendu, mais on s’en doutait un peu, n’existe pas. Cependant, à force de demander tous les cents mètres nous finirons dans une cour de ferme où le fiston nous accueille. « Oui, on peut louer une chambre ici ». Le thé d’accueil nous est servi.  La chambre est grande, propre, avec une grande salle de bain et nous ne serons réveillés que par les chants des coqs. Impeccable. Et le soir nous comptions les cadeaux de cette journée que nous finissions plus riches que le matin.

A 7 h le lendemain matin, alors que notre propriétaire revenait, une badine à la main, du pré où elle avait mené son troupeau, nous reprenions notre grande route, vent dans le dos, de montées en descentes. Arrêt pain-abricot sec à l’ombre d’un arbre, puis arrêt coca dans une station services. Ça monte, ça descend, ça monte, ça descend, pas grand-chose à noter à part le soleil qui tapait dure. Un cyclo chargé arrivait en face. Nous nous faisions de grands signes mais ne pouvions pas nous rejoindre à cause de la balustrade qui séparait la route en deux. Un fou celui-là. Pas de casque, pas de chapeau et presque pas de cheveux. Je tâtai mon casque, il était brûlant.

Nous avions parcouru 90 km et n’avions pas encore déjeuné quand nous voyons enfin un petit restaurant. C’est là qu’Umida et son papa nous ont apostrophés. « Où allez-vous ? – Manger – Venez chez nous ! » Nous avions trop besoin de nous reposer pour accepter l’invitation et l’expliquions à Umida qui comprit très bien et nous dit de nous reposer. Elle viendrait nous chercher dans une heure. Et nous buvions, de l’eau, du thé, de l’eau encore. Bientôt elle revint pour nous emmener vers sa maison en s’excusant du chantier mais ils étaient en train de tout rénover.

Umida a 17 ans et s’apprête à commencer sa vie d’étudiante en langues étrangères. Elle espère bien voyager, mais « elle doit faire vite parce quand elle sera mariée ce ne sera plus possible » (sic) – « Cela dépend de ton mari. Peut-être voudra-t-il voyager aussi ? – « Non, ce sera d’abord les enfants, et puis ne pas s’éloigner des parents. » Umida et sa maman, professeur de maths, portent le foulard, mais ce n’est pas le cas de toutes les femmes de la famille. Nous étions dans une famille Ouzbèke comme il y en a beaucoup dans la région de Shimkent.

 

Un camelot venait d’arrêter sa vieille Mercedes devant la maison. Un tapis fut avancer dans la cour pour qu’il déballe sa camelote : gamelles « made in Germany », couettes « made in Türkiye »  aspirateurs, robots électroménagers. Les femmes touchent, les hommes regardent. 

Nous ne savons pas si des achats eurent lieu, mais tout le monde a pris son temps.  

 

 Du thé, des pommes, une douche, des gâteaux, puis il fallut aller voir la maison du tonton. Ah ! C’est quelque chose la maison du tonton, en effet ! A côté de la bâtisse basse et blanche traditionnelle, il s’est fait construire un château, son palais des Mille et Une Nuits, avec des fausses colonnes doriques, des lustres plein de pendeloques, une salle de réception avec un plafond à dix mètres de haut, des métopes imitant d’anciennes gravures.  Au sous-sol une salle de fitness. « Fitness ? Pour quoi faire ?- De la mise en forme bien sûr ! Les éléments seront bientôt là » Vu sa silhouette il serait temps qu’il s’y mette. C’est ahurissant – et proprement inhabitable. Devant la maison trône bien évidemment une Mercédès récente.

 Ensuite nous devions aller visiter le verger de pommes où la famille et quelques jeunes filles du village travaillent dix heures par jour en ce moment.

 Fin juillet, la récolte est déjà presque terminée, deux bons mois avant qu’elle commence en France. La majorité de la production sera exportée vers la Russie. Les pommes tombées quant à elles sont coupées en morceaux mis à sécher et serviront à la confection d’une boisson. Les jeunes travailleuses saisonnières, pour la plupart des adolescentes en vacances,  peuvent se faire ainsi un salaire de 6€ par jour. Mais parler en chiffres ne signifie pas grand-chose si l’on ne compare pas ce qui est comparable. Un repas au restaurant coûte 1 €, un pain de 500 g 0,30€, une glace 0,35 €, le litre d’essence moins de 0,50 €, un trajet de 150 km en minibus confortable 2,50 € … et tout est à l’avenant. Aussi je me méfie toujours des réflexions des touristes qui ont vite fait de dire : « 0h les pauvres, ils ne gagnent que 6 € par jour ! » Oui, mais combien dépensent-ils pour vivre ? Ici les voitures sont aussi récentes et nombreuses qu’en France, il y a toujours du monde dans les restaurants, les enfants s’offrent des glaces et des bonbons et jouent sur des vélos qui ne viennent pas de la décharge. Et la majorité des femmes ont des dentiers en or ! C’est vous dire ! Petite anecdote à ce propos, les parents d’Udmilla n’en revenaient pas que, à 60 ans passés, nous ayons encore toutes nos dents. « Vraiment ? Pas une prothèse ? »

Repas de famille

 

Bon, revenons à nos moutons. Il faudra avec Udmilla, après avoir dîné en famille d’un bon plof préparé par la maman (une assiette pour deux ou trois et on pioche dedans avec sa cuillère), aller rendre visite aux autres membres de la famille tandis que le papa rend grâce à Allah. C’est un véritable clan. Chez les cousines, la table est couverte de mets pour nous – mais on vient de manger ! On n’en peut plus !- Les cousines, à peu près du même âge que notre hôtesse, parlent également un excellent Anglais appris en cours du soir et ne rêvent que d’une chose : aller aux Etats Unis ! Nous sommes priés de rester le lendemain et de coucher chez elles. Puis chez la belle-sœur il faudrait prendre un thé, et un autre chez la frangine qui vient de se marier. Toutes ces familles habitent dans des maisons absolument semblables, longues, basses et blanches, avec une cour ombragée d’une treille. Alors que nous croyons avoir gagné le droit d’aller nous coucher, le papa nous proposa de manger une glace. A cela nous ne pouvons pas dire non mais quelle surprise en le voyant sortir la voiture. Nous allions en centre-ville où elles sont parait-il meilleures. Et c’est vrai qu’elles sont bonnes. 

Mais maintenant moi j’ai sommeil et notre couche sera préparée sous l’abri de jardin protégé par de grands rideaux blancs.

Nous quitterons cette famille généreuse le lendemain matin en nous disant que le papa se fait tout de même bien servir par sa femme et sa fille.

Route défoncée, épouvantable, beaucoup de bruit et nous arrivions à 11h du matin à Shimkent dans un petit havre de paix, le Sweet Home décoré avec goût et dans le jardin duquel nous allons pouvoir nous prélasser quelques jours.

 

Nous irons tout de même visiter le mausolée du mystique soufi Ahmed Yasavi qui vécut et fut enterré là au XIIème siècle. 

Tamerlan lui fit construire un grand mausolée qui resta inachevé puisque pas complètement couvert de mosaïques comme prévu. 

Ce mausolée est situé à Turkestan, 150 km au nord de Shimkent et que nous allions atteindre en … 1h30 mn ! Ce n’est pas dans nos habitudes une telle vitesse mais nous nous sommes offert un voyage en minibus très confortable pour traverser ce morceau de désert. Nous y verrons toutefois des plantations de coton peu avant d’arriver à destination.  La ville de Turkestan est arrosée par la rivière Syr Daria qui alimentait autrefois la Mer d’Aral mais se perd désormais dans le désert. 

Nous allons rester dans notre petit hôtel avec jardin de Shimkent jusqu’à dimanche matin. Il ne nous reste en effet que 120 km avant Tashkent (Ouzbekistan) et notre visa ne nous permet pas d’y arriver avant le 6 août.